20-27 novembre 1952, le procès Slansky : un procès stalinien à Prague

19 Décembre 2012

Le 3 décembre 1952, onze dirigeants de Tchécoslovaquie étaient exécutés au terme d'un procès stalinien expédié en une semaine, du 20 au 27 novembre 1952. Le principal condamné était Rudolf Slansky, secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque (PCT) et numéro deux du régime. À ses côtés, on trouvait dans le box le vice-secrétaire général du parti, un ministre, sept vice-ministres, le directeur du journal du PCT et trois autres cadres du parti. Tous les secteurs d'activité du gouvernement, économie, commerce, finances, défense, sécurité intérieure et diplomatie, étaient ainsi représentés dans le box des accusés.

Pendant la courte semaine du procès, ces gens qui étaient eux-mêmes des staliniens de longue date, qui avaient représenté les plus hautes instances, allaient être accusés et surtout s'accuser des pires crimes contre le parti et l'État. « Oui, j'ai dû porter un masque pour me maintenir dans les murs comme un ennemi. J'opérais par de sales méthodes trotskystes, méthodes pourries de duplicité, d'intrigues et d'imposture. (...) J'ai commis les plus vils crimes que l'on puisse commettre. Je sais qu'il n'existe pour moi aucune circonstance atténuante, aucune excuse, aucune indulgence. À juste titre, j'ai droit au mépris », déclara ainsi Slansky.

Dans son réquisitoire final, le procureur claironna : « J'ai dévoilé devant le peuple une chaîne de trahisons, de sabotages et de trafics visant à la perte de notre patrie ; une chaîne immonde de crapuleries et de crimes dont l'horreur n'a pas d'équivalent dans l'histoire de ce pays », le tout agrémenté d'épithètes infamantes ou supposées telles : « criminels abjects ; pègre trotskyste ; vieux cosmopolite ; traîne-savate trotskyste qui a roulé sa bosse dans le monde entier ; vaurien bourgeois ; valet de l'impérialisme américain ; misérable escroc et voleur » pour conclure : « Au nom de nos peuples, contre la liberté et le bonheur desquels ces criminels s'étaient dressés, au nom de la paix contre laquelle ils avaient honteusement comploté, je requiers (...) la peine de mort. Que votre verdict s'abatte comme un poing de fer, sans la moindre pitié ! Qu'il soit feu, pour brûler jusqu'à la racine ce monstrueux bulbe de trahison ! Qu'il soit cloche d'airain, pour appeler l'ensemble de notre belle patrie à de nouvelles victoires au cours de la marche vers le soleil du socialisme ! »

Et la défense, loin d'objecter quoi que ce soit, acquiesca et reconnut que « la culpabilité étant clairement établie, au sens des accusations portées par le ministère public, les activités incriminées s'avéraient indéfendables ». Pour un accusé, son origine bourgeoise « avait détérioré ses qualités personnelles » ; pour un autre son « éducation sioniste prononcée, dans l'esprit du nationalisme juif, avait fait de lui un cosmopolite ». Les accusés eux-mêmes se déclaraient des « criminels endurcis », se flagellant même : « Je suis un misérable qui mérite la plus lourde et la plus sévère des peines. »

Quant au verdict final, « onze cravates de chanvre et trois condamnations à perpétuité », il fut décidé par Klement Gottwald, le chef du PCT, qui le communiqua au tribunal, qui n'attendit pas une semaine pour l'exécuter. Le 3 décembre, onze accusés étaient pendus. Parmi ceux qui échappèrent à la corde, Arthur London raconta plus tard son histoire dans un livre, L'Aveu, porté à l'écran par Costa-Gavras.

Slansky et ses co-accusés avaient été arrêtés un an avant et il avait fallu une année aux organisateurs du procès, des spécialistes venus de Moscou et qui avaient déjà à leur actif deux procès du même type en Hongrie et en Bulgarie, pour monter un procès suffisamment spectaculaire.

Rien ne fut laissé au hasard. L'acte d'accusation ne fut en réalité qu'un scénario destiné aux accusateurs autant qu'aux accusés. Tous devaient apprendre leur rôle. Les accusés furent soumis à toutes sortes de pressions physiques ou morales, interrogatoires brutaux, répétés de jour comme de nuit, y compris la torture, les menaces de représailles contre la famille, etc. Au procès, chacun récita donc sa leçon sans trop d'erreur, encore qu'un juge, qui avait sauté une question, entendit l'accusé lui répondre, selon le scénario, à cette question pourtant non posée...

En fait, ces procès extravagants répondaient à la nécessité, pour les dirigeants de l'URSS, qui contrôlaient ces pays d'Europe de l'Est depuis la fin de la guerre, d'y éliminer les hommes qui, de par leur poids personnel et leur passé, auraient pu incarner des aspirations nationales et rompre avec Moscou. Depuis la rupture du Yougoslave Tito avec Moscou en 1948, Staline et la bureaucratie russe étaient obsédés par la crainte qu'au sein des directions des « partis frères » certains soient tentés d'imiter Tito. Subsidiairement, l'URSS ne soutenant plus Israël, comme elle l'avait fait à sa création, elle entendait d'autant plus le faire savoir que la Tchécoslovaquie, sous Gottwald et Slansky, lui avait livré des armes.

Ultime ironie, Slansky avait été celui qui le premier lança la « chasse aux titistes », avec une première vague d'arrestations de dirigeants, avant d'être élminé par Gottwald et de retrouver dans le box certains de ceux qu'il avait fait arrêter !

11 des 14 accusés étant juifs, ils furent traités non seulement de « titistes » mais aussi de « sionistes », et même de « trotskystes », bien que tous aient été des staliniens endurcis. En fait, quelques-uns, anciens participants de la guerre d'Espagne et de la résistance antinazie, étaient surtout soupçonnés de pouvoir faire preuve d'esprit d'indépendance vis-à-vis de Moscou.

Après le procès Slansky, il y eut encore un procès de ce type, où Gustav Husak, qui allait être plus tard président de la République, fut condamné à la prison à vie pour « déviance nationaliste bourgeoise ». Mais la mort de Staline en mars 1953, et le processus qui allait conduire à la déstalinisation en 1956, mirent fin à ces procès. Dans les années soixante, les condamnés furent réhabilités et il fut alors admis que dans cette ignoble comédie tout avait été faux, l'accusation comme les aveux.

Les méthodes dictatoriales révélées par ces procès n'allaient empêcher ni les révoltes ouvrières, ni la prise d'indépendance des pays d'Europe centrale à l'égard de l'URSS. Elles démontrèrent en revanche l'ignominie de ces régimes et à quel point ils étaient étrangers aux idéaux communistes dont ils se réclamaient. Sauf, il est vrai, aux yeux des staliniens d'Occident, comme les dirigeants du PCF d'alors, qui s'obstinèrent à nier l'évidence, en appuyant les procès et en continuant à chanter les louanges de Staline et du stalinisme. Ils allaient se discréditer avec lui, mais aussi malheureusement contribuer à discréditer les idées communistes, pour toute une période, auprès d'une grande partie de la classe ouvrière.

Jacques FONTENOY