il y 70 ans, 1945, la libération des camps de la mort : « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » (Bertolt Brecht)04/02/20152015Journal/medias/journalnumero/images/2015/02/2427.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Leur société

il y 70 ans, 1945, la libération des camps de la mort : « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » (Bertolt Brecht)

La libération du camp d'extermination d'Auschwitz, le 27 janvier 1945, il y a 70 ans, par l'armée soviétique a fait l'objet de nombreuses commémorations. Le camp d'Auschwitz, créé en 1940 comme camp de concentration, était devenu le plus grand camp d'extermination nazi. Plus d'un million d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards y périrent. 900 000 d'entre eux furent envoyés dès leur arrivée dans les chambres à gaz, les autres succombèrent à l'atrocité des traitements, aux conditions de survie inhumaines et au travail forcé.

Le génocide décidé par les nazis fit plus de six millions de victimes, qu'elles aient été massacrées par les SS ou assassinées dans les camps d'extermination. L'immense majorité était des Juifs. Entre 300 000 et 500 000 Tsiganes furent aussi victimes de cette politique génocidaire. La folie meurtrière nazie envoya 100 000 handicapés mentaux à la mort dont 30 000 dans les camps. De nombreux homosexuels connurent le même sort. Et des centaines de milliers de militants ouvriers, d'opposants au nazisme venus de toute l'Europe, ne revinrent pas de leur déportation dans des camps.

Commémorer ne suffit pas

Des représentants des États français, allemand, italien, américain entre autres ont participé à ces commémorations à Auschwitz. Et tous ont souligné le « devoir de mémoire », la nécessité de se souvenir pour que plus jamais de tels faits ne se reproduisent. C'est bien sûr indispensable, en particulier dans ce contexte de montée des idées racistes et de l'extrême droite dans toute l'Europe. Mais les discours officiels se limitent à une condamnation formelle de l'antisémitisme, faisant bien souvent reposer la responsabilité sur les populations, en particulier allemande. C'est éviter de poser la principale question : comment a-t-il été possible qu'Hitler et ses bandes de nervis parviennent au pouvoir dans l'un des pays les plus civilisés d'Europe, imposent cette dictature qui a abouti à cette extermination abominable ?

C'est que, pour y répondre, il faudrait faire la lumière sur les responsabilités du grand patronat et de la bourgeoisie allemands, mais aussi des puissances impérialistes dites « démocratiques », dans l'installation de la dictature nazie. Celle-ci n'est pas née que de la folie imbécile et meurtrière de Hitler et de ses sbires guidée par la haine des Juifs, des communistes et du mouvement ouvrier. Le nazisme au pouvoir est un sous-produit monstrueux du capitalisme.

En 1929, les populations européennes ne s'étaient pas encore remises du cauchemar des tranchées de la Première Guerre mondiale que l'économie capitaliste sombrait dans la crise. En quelques années la production industrielle américaine s'écroula, entraînant dans sa chute tous les pays capitalistes. En 1932, il y avait six millions de chômeurs en Allemagne et une grande partie de la population s'enfonçait dans la misère. C'est dans ce contexte que la bourgeoisie allemande appuya la marche des nazis vers le pouvoir et s'engagea dans la marche à la guerre. Mais il lui fallait avant tout supprimer le risque que représentait pour elle le puissant mouvement ouvrier allemand.

La bourgeoisie allemande porte Hitler au pouvoir

À partir de 1932, des capitalistes, des banquiers, des industriels comprenant que Hitler pouvait les servir en écrasant la classe ouvrière et en préparant une nouvelle guerre impérialiste, financèrent les nazis à coup de millions. Le parti de Hitler était composé de centaines de milliers de militants. Bien souvent issus de la petite bourgeoisie, mus par la haine de leur propre déchéance sociale, leur haine des ouvriers et des communistes, leur soif de vengeance de cette société qui les laissait sans avenir, ils étaient prêts à imposer par le crime et la violence la dictature nazie. Des sommets de l'État aux plus grandes familles bourgeoises comme les Krupp, les Thyssen, les Siemens, on vit en Hitler l'homme providentiel. La décision de le nommer chancelier fut prise le 3 janvier 1933, dans la villa du banquier Kurt von Schröder lors d'une rencontre secrète entre Hitler et Von Papen, chancelier en titre.

Plus tard, lors du procès de Nuremberg, Alfred Krupp niant toute responsabilité dans l'extermination de six millions de personnes, se défendait ainsi : « Nous pensions qu'Adolf Hitler nous garantirait un développement sain, et il l'a fait. Nous, les Krupp, ne nous sommes jamais intéressés à la politique. Nous voulions seulement un système qui fonctionne bien et nous permette de travailler sans entraves. » Les capitalistes ont « travaillé » sans entraves durant tout le nazisme, sans s'émouvoir de la barbarie sanglante qu'ils avaient portée au pouvoir. Certains y trouvèrent même leur compte en utilisant la main-d'oeuvre servile des camps et en participant à l'élaboration de méthodes industrielles pour assassiner froidement des millions de victimes.

Tous les capitalistes allemands ne voyaient pas d'un bon oeil les frustres nervis nazis, qui n'avaient pas les manières des hommes politiques habituels de la bourgeoisie. Mais pour sauver leurs intérêts et préparer la guerre, ils n'hésitèrent pas à lâcher la bride à une horde de barbares dont l'hystérie criminelle allait aboutir au génocide. Si ces mêmes bourgeois ne décidèrent pas directement ni des mesures antisémites visant les Juifs allemands dans un premier temps ni ensuite du génocide des Juifs d'Europe, ils portent la responsabilité politique du processus qui a abouti aux camps de la mort.

L'indifférence des puissances « démocratiques »

Au-delà de la bourgeoisie allemande, les autres dirigeants impérialistes ne virent pas avec déplaisir l'installation de la dictature nazie, du moins jusqu'en 1939. Leurs prétendues convictions démocratiques s'accommodaient de l'antisémitisme hystérique des nazis, des violences envers les Juifs, des premiers camps de concentration, des autodafés. Les dirigeants français, anglais ou américains n'en ignoraient rien. Mais ils voyaient d'un bon oeil cet Hitler qui avait brisé la classe ouvrière la plus forte d'Europe, tant que la concurrence entre puissances capitalistes et les appétits de la bourgeoisie allemande n'avaient pas encore conduit à la guerre. Le sort des Juifs et de tous les déportés vers les camps de la mort ne leur importa guère.

Ainsi, jusqu'à la fin de la guerre, le président américain Roosevelt refusa de faire bombarder les lignes de chemin de fer qui menaient vers les camps de la mort, dont des rescapés avaient pourtant envoyé les preuves et les plans. Et rien ne fut facilité pour ceux qui tentaient de fuir l'Europe où une mort certaine les attendait. Il faut ajouter que du côté de l'URSS stalinienne, la libération des camps fut aussi retardée, l'armée rouge ayant attendu pour avancer que les nationalistes polonais insurgés à Varsovie aient été écrasés par Hitler.

70 ans après, la barbarie innommable dont firent preuve les nazis paraît toujours aussi insensée et monstrueuse. Mais il serait dangereux d'oublier que c'est bien la crise du capitalisme qui l'a rendue possible. Et s'il est impossible de prévoir, aujourd'hui, quelles horreurs cette crise peut entraîner, il est certain que le système capitaliste représente toujours un danger mortel pour toute l'humanité.

Partager