Loi sur la pénalisation des clients : on n'en a pas fini avec l'esclavage de la prostitution

04 Décembre 2013
Vendredi 29 novembre, les députés – plus exactement la vingtaine de députés qui avaient jugé bon de se déplacer pour l'occasion – ont entamé la discussion de la proposition de loi sur la prostitution.

Ils ont adopté l'article qui sanctionne les clients des prostituées. Si donc au terme des discussions la loi est adoptée, l'achat d'un acte sexuel, autrement dit l'achat du corps et de la dignité d'autrui, deviendra une infraction passible d'une contravention de 1 500 euros. Et, en cas de récidive, cette infraction se transformera en délit puni d'une amende de 3 750 euros. C'est bien le moins qui puisse être légalement décidé !

Les députés ont également – et c'est aussi la moindre des choses – abrogé le délit de racolage qui expose les prostituées à une double peine, ajoutant à la violence de la prostitution et à l'esclavage imposé par les proxénètes l'obligation de s'éloigner du coeur des villes, devenant ainsi plus vulnérables.

Car la prostitution est bien une violence, une des pires qui soit faite aux femmes. Il est évident que l'immense majorité, pour ne pas dire la totalité, des femmes qui se prostituent le font sous la contrainte. C'est bien la contrainte qui peut seule imposer à une femme de subir jusqu'à des dizaines de rapports sexuels quotidiens sans le moindre désir. C'est bien la violence, celle des trafiquants, celle de la misère économique, sociale et affective qui la contraint à vendre son corps comme une marchandise et lui impose cet esclavage.

Certains osent encore affirmer que les femmes se prostituent par choix. Mais, comme leur a rétorqué récemment Talisma Nasreen, « combien d'entre eux encourageraient leurs filles bien-aimées à se prostituer ? Les prostituées elles-mêmes ne le souhaitent pas à leurs filles. Elles rêvent désespérément de les scolariser pour qu'elles aient une éducation et un métier corrects. Elles n'ont pas décidé de devenir prostituée plutôt que médecin, ingénieure ou avocate. Leur « choix » est plus généralement celui de trouver suffisamment d'argent pour se nourrir et nourrir leurs enfants ». Même pour celles qui, s'affirmant « travailleuses du sexe », disent avoir choisi la prostitution, ce choix demeure dicté par la nécessité et ne justifie en rien l'esclavage subi par toutes les autres.

Reste qu'il ne suffit pas de prendre des mesures visant à dissuader les clients, il faut prévoir et dire comment les prostituées pourront alors continuer à vivre. Les parlementaires ont donc voté des « mesures d'accompagnement social et professionnel » pour les femmes qui voudront quitter la prostitution. Un « parcours de sortie » sera proposé à celles qui en feront la demande auprès d'associations agréées. Mais ils n'ont rien trouvé de plus à proposer aux femmes de nationalité étrangère qui s'engageraient dans ce parcours que la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour de six mois, et une allocation temporaire d'attente de 336 euros par mois. Pensent-ils vraiment que cela permette à des jeunes femmes, quotidiennement violentées parce qu'esclaves de réseaux mafieux, de sortir de ceux-ci ?

Que le recours à la prostitution soit considéré comme un délit et que le délit de racolage soit aboli, c'est le moins qu'on puisse attendre de la loi d'un pays qui se dit civilisé. Mais il faudrait bien autre chose que quelques aumônes transitoires pour que des femmes livrées à l'esclavage sexuel puissent au moins tenter d'en sortir et bien autre chose encore pour mettre en échec les réseaux mafieux vivant de la traite. Quant à faire disparaître la prostitution, il faudra d'abord construire une tout autre société, une société d'où aura disparu l'exploitation et, par voie de conséquence, l'inégalité sociale et l'inégalité des sexes.

Sophie GARGAN