Afrique de l'Ouest : Comme au temps des « pêcheurs d'Islande » - Bagnes flottants20/10/20102010Journal/medias/journalnumero/images/2010/10/une-2203.gif.445x577_q85_box-0%2C11%2C168%2C229_crop_detail.png

Dans le monde

Afrique de l'Ouest : Comme au temps des « pêcheurs d'Islande » - Bagnes flottants

Inquiètes de la façon dont la pêche illégale menace la survie de certaines espèces de poissons, plusieurs organisations non gouvernementales, soutenues au moins en paroles par diverses filiales de l'ONU, ont mené leur enquête sur la côte ouest de l'Afrique, au large du Sénégal, du Sierra Leone et de Guinée. Elles viennent de publier leur rapport.

Équipant de leur propres deniers des vedettes des gardes-côtes de ces différents pays et embarquant avec eux, elles ont trouvé ce qu'elles attendaient : des dizaines de navires pêchent sans permis, dans des eaux réservées à la petite pêche et à la reproduction, en dehors des périodes autorisées, capturent des espèces protégées, avec du matériel interdit car destructeur, et sans déclaration de pêche aux autorités (lesquelles, d'ailleurs ?). Les ONG qualifient ces bateaux de pirates.

Pourtant, en remontant la filière des pavillons de complaisance et des sociétés écrans on arrive à des compagnies ayant pignon sur rue. De plus, les poissons sont emballés avec certification européenne et donc vendus sur les marchés de l'Union européenne, en transitant par le port franc de Las Palmas aux Canaries, territoire espagnol.

Mais, au-delà de la destruction des espèces, de l'escroquerie au fisc, du pillage des ressources de pays déjà parmi les plus pauvres et de la tromperie sur la marchandise, la visite des bateaux a permis de découvrir les conditions de vie des équipages.

Des hommes, souvent très jeunes, sont recrutés jusqu'en Chine centrale et sont embarqués pour deux ans, sans même avoir vu la mer auparavant. Leurs passeports sont saisis, leurs payes retenues, les horaires de travail n'existent pas. Ils travaillent jour et nuit, pieds nus, à remonter les filets et à conditionner le poisson. Ils font, comme les marins d'Islande au 19e siècle, « bannette chaude », c'est-à-dire qu'ils se relaient pour dormir sur la même couchette. Et, comme en Islande, les bateaux sont ravitaillés et la pêche déchargée en haute mer, à l'abri des regards de la terre et loin de toute possibilité d'évasion. Les quelques marins locaux sont souvent payés en poisson, c'est-à-dire en rebuts invendables en Europe ou au Japon.

Les membres des ONG n'ont pu trouver aucun renseignement sur les salaires, car les marins asiatiques rencontrés ne savaient pas combien ils seraient payés. Ils racontaient en revanche l'absence totale d'hygiène, les injures, les coups, et plusieurs ont fait état d'hommes tués ou jetés à la mer. Les enquêteurs n'ont rencontré que des matelots en cours de contrat de deux ans, deux ans sans mettre pied à terre, mais aucun l'ayant terminé. Ils ont découvert en outre des navires au mouillage, épaves en attente d'être réarmées ou définitivement abandonnées, avec un matelot seul, ne sachant absolument pas quand on viendrait le récupérer.

Il s'agit de gros navires, parfois modernes, embarquant autour de trente hommes chacun, parfois plus. Les ONG en ont identifié une soixantaine dans cette seule région d'Afrique de l'Ouest. Mais ce genre de pêche se pratique aussi dans d'autres zones poissonneuses, sur tous les océans. Il doit donc exister des milliers d'esclaves modernes sur ces bagnes flottants.

Mais les vedettes ultrarapides, équipées de radars performants et de moyens de communication instantanés, qui équipent les marines des pays riches ont autre chose à faire que de poursuivre ces négriers. Elles chassent les pauvres embarcations de ceux qui essayent de gagner l'Europe pour échapper à la faim.

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