Russie : mécontentement populaire et présidence à vie ?13/12/20232023Journal/medias/journalnumero/images/2023/12/2889.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Russie : mécontentement populaire et présidence à vie ?

C’est sans véritable surprise que, lors d’une remise de médailles à des militaires servant en Ukraine, Poutine a annoncé qu’il se représentera à l’élection présidentielle de mi-mars 2024. Il a prétendu avoir hésité, mais en ajoutant aussitôt : « Je comprends aujourd’hui qu’il n’y a pas d’autre choix. »

Qu’il n’y en ait pas d’autre pour les électeurs, c’est l’évidence même. Pour sauver les apparences, ce scrutin verra certes, comme les précédents, la commission électorale valider d’autres candidats, inconnus et téléguidés par le Kremlin. Mais seul Poutine, qui incarne et détient le pouvoir, bénéficiera de tous ses moyens matériels, humains et financiers, pour que sa réélection ne soit qu’une formalité.

De surcroît, le voudrait-on, qu’on aurait de la peine à opposer un réel adversaire au sortant. En effet le régime a fait place nette dans ce qui aurait pu passer pour une opposition sérieuse. Car, bien sûr, on ne peut pas considérer comme tel le Parti communiste de Ziouganov, qui soutient sans faille la guerre de Poutine, et de façon générale sa politique depuis des années. Quant aux autres partis, ce sont des coquilles vides que le régime a suscitées au gré de ses besoins.

Les opposants politiques un tant soit peu connus sont en prison pour des années, tel Navalny, le représentant de milieux pro-­occidentaux de la petite et moyenne bourgeoisie. Ou bien ils sont morts, tel l’ancien vice-Premier ministre Nemtsov, criblé de balles en 2015.

Et depuis le déclenchement des opérations militaires en Ukraine, la répression n’a pas faibli contre tous ceux qui s’y opposaient. Dans les milieux libéraux et à gauche, beaucoup ont choisi de quitter le pays. Quant à ceux qui y restent, des années de prison les menacent, la justice les accusant de terrorisme, voire de nazisme, au motif que le régime ukrainien serait, selon la propagande officielle, infecté par cette idéologie. Renouant avec les pratiques de l’URSS de Brejnev face aux dissidents, la justice russe envoie à nouveau certaines fortes têtes en hôpital psychiatrique.

Selon une ONG russe spécialisée dans le suivi des méfaits de la police, celle-ci a arrêté près de 20 000 personnes entre le 24 février 2022, début de la guerre, et le 3 décembre 2023. Mais il y en a sans doute eu plus, car elle n’a pas pu inventorier des arrestations qui ont eu lieu loin des grands centres, ou qu’on a enregistrées sous un autre motif.

Les condamnations se font de plus en plus lourdes, sans que cela ait mis un terme à l’expression du mécontentement. Ainsi, des femmes manifestent régulièrement dans certaines villes pour exiger le retour de leurs fils, maris ou frères mobilisés. Et bien qu’elles disent, pour ne pas prêter le flanc à la répression, qu’elles ne s’opposent pas à l’Opération spéciale en Ukraine, la police disperse ces rassemblements, qui mettent en cause le pouvoir au travers de sa façon de mener la guerre.

Ce n’est pas la seule cause de mécontentement. L’inflation s’emballe, avec des produits de consommation courante dont les prix flambent (40 % en un an pour les œufs !). Résultat, ici ou là des grèves éclatent sur les salaires, en outre souvent non versés.

Alors, le service fédéral anti-monopole a réagi avec un projet de loi qui interdira de relever les prix des denrées alimentaires de plus de 30 % durant 60 jours, autrement dit jusqu’à la présidentielle. Il en va de même pour une nouvelle mobilisation, dont il est de plus en plus question tant les pertes sont énormes sur le front : le Kremlin va laisser passer l’élection avant de rafler largement de la chair à canon.

Ainsi, à compter du 11 décembre, conscrits et futurs appelés doivent remettre leur passeport aux autorités. Dans les entreprises, toute embauche fait l’objet d’une vérification – parfois par la FSB, la police politique – du statut militaire du postulant.

Poutine, qui s’apprête à se faire élire pour la cinquième fois depuis 24 ans, a même fait réformer la Constitution pour pouvoir occuper le poste jusqu’à ses 84 ans, en 2036. À moins que la colère accumulée dans les couches populaires et laborieuses n’éclate avant et ne les balaye, lui et son régime.

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