Il y a 150 ans, septembre 1864 : la naissance de la Première Internationale

24 Septembre 2014
Le 28 septembre 1864, à Londres, était fondée l'Association internationale des travailleurs (AIT) par des militants ouvriers anglais, allemands, italiens, irlandais et français. Leur association se fixait comme objectif « la collaboration, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière ». Elle ne se voulait pas seulement un outil de défense de la condition ouvrière, mais se fixait pour objectif de changer la société.

Karl Marx caractérisait ainsi la Première Internationale : « Ni fille d'une secte ni d'une théorie. Elle est le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles et irrépressibles de la société moderne. »

« Le capitalisme crée ses propres fossoyeurs », Karl Marx

Dix-sept ans auparavant, dans le Manifeste communiste, Marx avait déjà formulé les objectifs politiques de la classe ouvrière pour obtenir son affranchissement. Rédigé déjà pour une organisation internationale, la Ligue des communistes, Marx y affirmait la nécessité pour la classe ouvrière de s'organiser, de renverser la domination de la bourgeoisie, de conquérir le pouvoir politique, de collectiviser les moyens de production pour faire disparaître l'exploitation salariale. Mais la répression brisa l'essor du mouvement révolutionnaire de 1848 en Europe.

Les années 1860 ouvrirent de nouvelles possibilités au mouvement ouvrier. La suite de la révolution industrielle, la transformation rapide des grandes villes créaient de grandes concentrations ouvrières. Les luttes ne tardèrent pas à renaître avec l'éclatement de grèves, le développement de sociétés d'entraide, de syndicats, d'embryons d'organisations politiques. Beaucoup de leurs militants allaient se retrouver au sein de l'Association internationale des travailleurs.

Des militants ouvriers avaient déjà eu l'occasion de se rencontrer lors de l'Exposition universelle de Londres en 1862 et avaient convenu d'agir ensemble pour venir au secours des victimes de la crise économique. L'année suivante, lors d'un meeting de protestation commun à Londres, ils exprimèrent leur solidarité avec les insurgés polonais écrasés par les troupes tsaristes.

Lors du congrès de fondation de la Première Internationale en 1864, les délégués français exprimèrent ainsi la nécessité pour les travailleurs de s'unir : « Contraints par la force des choses et les besoins des temps, les capitalistes ont formé de puissantes unions financières et industrielles. Si nous ne prenons pas des mesures de défense, nous serons impitoyablement écrasés. Nous, ouvriers de tous les pays, nous devons nous unir et opposer une barrière infranchissable à l'ordre des choses existant, qui menace de diviser l'humanité en une masse d'hommes affamés et furieux d'une part et, de l'autre, en une oligarchie de rois de la finance et de bonzes repus. »

Les militants qui se retrouvaient au congrès représentaient des forces réelles au sein du prolétariat, dont les combats reprenaient. Marx, invité à y assister, s'y investit totalement. La nouvelle association offrait l'opportunité de faire pénétrer les idées socialistes au sein du prolétariat militant des grands pays d'Europe. Marx en devint le principal animateur politique, rédacteur des statuts, auteur des principales prises de position et organisateur infatigable avec l'aide de Friedrich Engels.

Préparer les luttes à venir

Les militants qui rejoignaient l'Internationale arrivaient avec des idées très diverses. On y trouvait des partisans de Proudhon, adeptes des mutuelles, souvent hostiles aux grèves et même à la réglementation du travail ; des syndicalistes anglais issus parfois du chartisme, plus orientés vers la défense des travailleurs qualifiés ; plus tard des blanquistes. Mais tous avaient une volonté réelle d'oeuvrer à l'émancipation du prolétariat.

Pour Marx, la montée de la combativité ouvrière ne pouvait manquer de renforcer les organisations prolétariennes. Au travers de leurs luttes, les militants prendraient conscience de la nécessité d'un programme politique visant à l'émancipation du prolétariat. Il fallait se battre en ce sens dans cette organisation commune qui pouvait être un grand pas en avant.

Les textes fondateurs ne faisaient que fixer une orientation générale : « L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes. » L'AIT appuyait les luttes des travailleurs menées dans chaque pays dans la mesure de ses moyens. Elle cherchait à s'appuyer sur ces expériences pour qu'un nombre toujours plus grand de militants en retirent un enseignement politique. Pour que le prolétariat se prépare à diriger la société, il devait prendre position sur les grands problèmes concernant l'humanité : pour l'abolition de l'esclavage aux États-Unis, pour l'unification d'une grande république en Allemagne, pour la liberté des Irlandais ou des Polonais.

Comme l'écrirait plus tard Friedrich Engels, l'AIT fut « l'organisation réelle et militante de la classe des prolétaires, liés les uns aux autres par leur lutte commune contre les capitalistes, les propriétaires fonciers et leur pouvoir organisé, l'État ». Par étapes l'AIT fit sien le programme socialiste. Lors du congrès de Bruxelles de 1868, le principe de la propriété collective du sol, des mines et des chemins de fer fut adopté.

Les militants qui adhéraient individuellement étaient peu nombreux. Les sections grossissaient surtout à la suite de grèves, après que l'Internationale eut fait des campagnes de soutien et versé les collectes qu'elle était parvenue à rassembler. Les groupes syndicaux rejoignaient souvent collectivement l'AIT, avec le sentiment de faire partie d'une force allant au-delà des frontières. En 1869, elle regroupait 57 000 membres en Belgique et près de 95 000 en Angleterre.

Le temps des épreuves

L'AIT allait s'opposer aux guerres provoquées par les rivalités entre les bourgeoisies européennes, en particulier la guerre franco-prussienne de 1870. Les militants français de l'Internationale condamnèrent immédiatement l'agression de Napoléon III contre une Allemagne en voie d'unification. Cependant, quand la défaite française entraîna la chute de l'Empire, la Prusse en profita pour s'emparer de l'Alsace et de la Moselle et l'Internationale condamna cette opération de brigandage. Les « internationaux » en Allemagne, August Bebel et Wilhelm Liebknecht refusèrent au Parlement de voter les crédits de guerre et furent jetés en prison.

Ainsi l'Internationale tint bon face aux nationalismes des deux bords. Au nom du prolétariat et de l'internationalisme, elle incarnait désormais une autre perspective pour toute l'humanité.

La guerre franco-prussienne allait donner naissance en 1871 à la Commune de Paris. Au lendemain de l'écrasement sanglant de cette première expérience d'État ouvrier, l'AIT, dont bien des militants avaient péri sur les barricades, en tira des conclusions pour l'avenir : il fallait briser les appareils d'État en place pour les remplacer par le pouvoir politique du prolétariat.

Défaite pour tout le prolétariat d'Europe, l'écrasement de la Commune allait être fatal à l'AIT. La section française était décimée, les survivants en exil ou en déportation. Toute l'Europe se couvrait de lois répressives. La section anglaise prenait ses distances avec l'AIT qu'elle jugeait désormais trop révolutionnaire. L'affaiblissement général fit le lit des manoeuvres de Bakounine, anarchiste russe qui tenta de s'emparer de la direction par tous les moyens, regroupant autour de lui ceux qui refusaient l'idée même d'une organisation politique du prolétariat. L'Internationale allait alors se briser. Le siège du Conseil général fut transféré à New York et en 1876 sa dissolution fut entérinée.

Une expérience fondatrice

Malgré la brièveté de son existence, l'AIT a représenté un pas important dans l'histoire du mouvement ouvrier. Au cours de sa vie, des dizaines de milliers de militants se convainquirent que les prolétaires n'avaient pas de patrie et devaient lutter ensemble contre le capital en se dotant d'organisations politiques. Le programme socialiste n'existait plus seulement sur le papier ou dans des cercles restreints, il pénétrait dans la conscience de toute une génération de militants ouvriers participant aux luttes de leur classe.

Gilles BOTI