Il y a 70 ans : Des grèves de mars 1943 à la chute de Mussolini

24 Avril 2013

Le 5 mars 1943, en pleine guerre mondiale, dans une Italie où le régime fasciste de Mussolini régnait depuis vingt et un ans, une grève commençait aux usines Fiat de Turin. Dirigée contre la vie chère, elle allait s'étendre aux autres villes industrielles, du nord jusqu'au sud du pays. Déclenchée par la base ouvrière, en pleine dictature, elle révélait non seulement que la population en avait assez de la guerre, des souffrances qu'elle provoquait et du régime qui en était responsable, mais aussi qu'elle n'en avait plus peur.

Ces grèves ouvrières annonçaient la fin du régime de Mussolini. Mais elles annonçaient aussi que sa chute pouvait déboucher sur une situation révolutionnaire. Pour les classes dirigeantes italiennes, le spectre des « années rouges » de l'après-Première Guerre mondiale réapparaissait.

LES GREVES METTENT A NU LA FAIBLESSE DU REGIME

Les désastres militaires subis par l'Italie, entrée en guerre trois ans plus tôt au côté de l'Allemagne, avaient aggravé le discrédit du régime et rendu l'exploitation encore plus insupportable pour les masses. Le 5 mars, lorsque la grève commença à l'usine Fiat Mirafiori de Turin, ce fut pour réclamer une indemnité pour chacun, plus le salaire d'une semaine pour compenser la hausse des prix. La grève gagna rapidement Milan et Gênes avant de s'étendre jusqu'au sud du pays. Le 13 mars, lorsque les 5 000 ouvriers des établissements Rio de la petite ville de Villar-Perosa se mirent en grève, l'ouvrière Olga Baravallo harangua ses camarades en ces termes : « Si les ouvriers cessent le travail, la production sera diminuée et on hâtera ainsi la fin de la guerre. » On estime que dans toute l'Italie 300 000 ouvriers firent ainsi grève contre les bas salaires, la vie chère, mais aussi parce qu'ils en avaient assez de la guerre.

Le régime réagit en procédant à des arrestations, décida pour les ouvriers grévistes le retrait de l'exemption de service militaire dont ils bénéficiaient pour répondre aux besoins de la production de guerre. Le 17 mars, le conseil national des syndicats fascistes déclarait que les grèves devant être considérées comme des mutineries de soldats, les travailleurs en grève étaient passibles de la peine de mort. Le régime tentait de montrer sa force, faisant patrouiller ses chars dans les rues de Turin, mobilisant la milice fasciste. Cependant, sous la pression ouvrière, les industriels et Mussolini lui-même furent contraints de céder et d'accepter d'augmenter les salaires.

Les grèves ouvrières faisaient ainsi éclater au grand jour la faiblesse du régime. La bourgeoisie italienne ne pouvait s'y tromper : celui-ci risquait désormais de s'écrouler et de l'emporter dans sa faillite. Il fallait donc se préparer à remplacer Mussolini. Mais, au moment où le rapport de force militaire tournait de plus en plus en faveur du camp anglo-américain, il fallait aussi préparer le renversement d'alliance de l'Italie. Se placer dans le camp des Alliés était le moyen de se retrouver dans le camp des vainqueurs, en abandonnant l'Allemagne hitlérienne à sa défaite désormais prévisible. Mais c'était aussi, en se plaçant sous la protection des armées anglo-américaines, prendre une assurance contre la révolution.

« VIVE LE PROLETARIAT ITALIEN ! »

Les événements se précipitèrent avec le débarquement des troupes alliées en Sicile, le 10 juillet. Le 24 juillet, le Grand conseil fasciste, organe suprême du parti fasciste, votait la destitution de Mussolini. Le lendemain, le roi Victor-Emmanuel usait de son pouvoir constitutionnel pour démettre Mussolini, le faisant arrêter et chargeant le maréchal Badoglio de former un nouveau gouvernement.

Le roi, les milieux dirigeants de l'armée et une bonne partie des dirigeants fascistes souhaitaient une transition qui maintienne la continuité du pouvoir d'État, avec le même régime autoritaire, simplement débarrassé de Mussolini, avant de chercher à obtenir des Alliés une paix séparée. Mais dès le 25 juillet au soir, à l'annonce de l'arrestation de Mussolini, la foule déferla dans les rues de Rome, brûlant les portraits du dictateur, saccageant les appartements des fascistes connus. À Turin, des milliers d'ouvriers assiégèrent les prisons pour libérer les détenus politiques. Dans tout le pays, le 26 juillet prit une allure d'insurrection populaire. En se mettant en action, les masses populaires précipitaient l'effondrement du régime fasciste.

La nouvelle de la chute de Mussolini ne fut pas sans retentissement, provoquant des grèves au Portugal où la classe ouvrière était soumise à la dictature de Salazar. Même en Espagne, le dictateur Franco craignant la contagion fit libérer des milliers de prisonniers politiques. Tout cela était le signe, alors que la fin de la guerre approchait, que la classe ouvrière se préparait à montrer de nouveau sa force. En France, les militants de l'Union communiste, groupe qui allait être à l'origine de Lutte Ouvrière, écrivaient le 4 août 1943 dans leur revue clandestine Lutte de classe : « Le régime fasciste s'effondre en Italie, les ouvriers italiens nous montrent la voie ! », et ajoutaient : « Les capitalistes qui à la suite de la guerre de 14-18 ont laissé leur peau en Russie, mais ont réussi à maintenir leur domination sur le reste du globe, manoeuvrent dans la présente guerre pour assurer définitivement leur domination capitaliste, par la destruction de la solidarité internationale des ouvriers, et pour mettre à profit l'isolement de l'URSS dans le monde capitaliste pour essayer de liquider l'économie planifiée de l'Union soviétique. Seule l'intervention des masses luttant pour leurs propres objectifs populaires peut détruire définitivement les plans de tous les impérialismes et mener à la victoire du socialisme. Vive le prolétariat italien ! Vivent les États-Unis socialistes d'Europe ! Vive la Quatrième Internationale ! »

LE PARTI COMMUNISTE STALINIEN A L'OEUVRE

Le 8 septembre 1943, lorsque le gouvernement Badoglio annonça sa demande d'armistice aux Alliés, ce fut aussi l'écroulement de tout ce qui restait d'autorité à l'État italien. Tandis que les troupes alliées progressaient au Sud, les troupes allemandes envahirent le Nord où Mussolini, libéré par un commando nazi, avait mis en place la République de Salò. Le pays allait être pendant encore deux ans le théâtre d'une guerre acharnée. Mais l'Italie n'en restait pas moins le pays d'Europe occidentale où, suite à la défaite militaire et à la déconfiture du régime fasciste, les possibilités révolutionnaires de la période de la fin de la guerre étaient apparues sous la forme d'une mobilisation ouvrière.

Cependant, dans les mois qui suivirent, le Parti communiste italien, dirigé par Togliatti et obéissant aux ordres de Staline, fit tout pour éviter que l'opposition au régime d'occupation allemand soit l'expression de cette classe ouvrière qui, en mars 1943, avait donné le signal de la fin du fascisme. Les mouvements de résistance qu'il contribua à organiser restèrent dans le cadre d'une politique dirigée par un Comité de libération nationale (CLN), visant à remettre en place un État bourgeois, tout au plus agrémenté d'apparences démocratiques. Ainsi c'est finalement l'appareil stalinien qui sauva la bourgeoisie italienne, et d'autres avec elle, d'une révolution.

Aline RETESSE