Équateur : livrés aux gangs et à l’armée

31 Janvier 2024

Le 7 janvier, le chef du principal gang criminel de l’Équateur, José Adolfo Macías, alias « Fito », s’évadait de la prison de Guayaquil d’où il dirigeait tranquillement ses activités. Le président de droite, Daniel Noboa, partisan de la « main dure », a décrété alors l’état d’exception.

Le lendemain, les détenus liés aux gangs s’emparaient par la force de six prisons et la violence se déchaînait dans plusieurs grandes villes.

L’évasion de Fito et les violences qui ont suivi répondaient aux déclarations de la présidence d’en finir avec les gangs et au déplacement prévu du détenu vers une prison échappant à son contrôle. Et, tandis que l’armée partait à l’assaut des prisons, les gangs brûlaient des voitures, lançaient des engins explosifs, séquestraient ou assassinaient des policiers et tentaient d’investir un hôpital et une université ; jusqu’à faire irruption sur le plateau d’une télé publique pour déclarer « qu’il ne faut pas jouer avec les gangs », en menaçant de mort un animateur.

Le président Noboa a répliqué par le couvre-feu. Tous les pouvoirs ont été donnés à l’armée pour sillonner les rues avec des blindés, pénétrer chez des particuliers et ouvrir le feu à l’occasion. Cette prise de contrôle des quartiers populaires n’a pas empêché l’assassinat du procureur enquêtant sur l’invasion de la chaîne de télévision.

Il y a quelques années, l’Équateur avait la réputation d’être le pays le plus sûr de la région. Ce n’est plus le cas. La violence des gangs et des cartels de la drogue a explosé : entre 2018 et 2023, le nombre des meurtres a augmenté de 800 %. Le pays étant situé entre la Colombie et le Pérou, grands producteurs de coca, le grand port de Guayaquil est un lieu idéal pour exporter la cocaïne vers les États-Unis et l’Europe. Le dollar étant la monnaie de l’Équateur, cela facilite le blanchiment d’argent sale. Mais le terreau de cette explosion de violence des gangs est le développement rapide de la pauvreté.

Entre 2007 et 2017, le président de gauche Rafael Correa avait tenu tête au FMI et développé une politique sociale, réduisant le taux de pauvreté de 35 à 21 %. Mais ses successeurs, Moreno et Lasso, ont liquidé les programmes sociaux et fait remonter ce taux à 27 %. Cette politique d’austérité, dictée par le FMI pour le remboursement de la dette, a provoqué en 2019 et 2022 des révoltes populaires. Un tiers des jeunes de 15 à 25 ans, déscolarisés et sans emploi, constitue le vivier où les cartels recrutent massivement. Vingt-deux organisations criminelles et leurs 50 000 membres ont en face 60 000 policiers et 38 000 soldats.

Pour financer cette guerre au crime organisé, le gouvernement a invité le Parlement à augmenter la TVA de 12 à 15 %, ce qui aura pour effet immédiat d’accentuer la misère. Les rackets et la violence des gangs poussent une partie de la population à quitter le pays mais d’autres peuvent se sentir protégés par cette offensive de l’armée. Mais le répit pour la population risque d’être de courte durée. La fonction de l’État est de garantir la propriété des riches, pas de protéger la population. Les centaines de personnes arrêtées de façon arbitraire en font l’amère expérience : elles se retrouvent dans des prisons où les gangs font la loi. Par ailleurs, la police est en partie contrôlée par les cartels. Et l’armée, plus estimée que la police, est elle aussi mêlée au trafic de drogue. Comme au Mexique, il existe des « narco-généraux » que les gangs peuvent acheter avec leurs gros moyens financiers. La population, prise en tenailles entre les forces de répression officielles et les gangs illégaux, cherche à vivre comme elle peut.

L’évolution de l’Équateur est à l’image de la plupart des pays pauvres dans un monde capitaliste en crise.

Antoine FERRER