Iran : un pays en ébullition

07 Décembre 2022

Les médias occidentaux, bien silencieux depuis deux mois, ont relevé l’annonce du procureur général d’Iran, passée inaperçue dans le pays : la police des mœurs, qui a déclenché la révolte en tuant la jeune Mahsa Amini, serait dissoute.

En réalité, la police des mœurs n’osait déjà plus intervenir, car des dizaines de milliers de femmes ont cessé de porter le voile dans l’espace public. Elles envoient paître ceux qui les critiquent, trouvant le soutien des passants. Des mollahs sont insultés, des jeunes s’amusent à faire tomber à terre leur turban. Des étudiants ont détruit les cloisons qui séparaient les réfectoires des filles de ceux des garçons. Des bâtiments officiels sont incendiés : des commissariats de police, parfois des casernes des bassidjis, la milice du régime, ou des lieux symboliques, comme la maison natale de feu l’ayatollah Khomeini.

À Zahedan, capitale du ­Baloutchistan, région pauvre de l’est du pays où la population est très mobilisée et très réprimée, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté le 2 décembre au cri de « Mort au dictateur », slogan repris partout. À Téhéran, les grandes manifestations sont interdites, dispersées par les tirs de la police, mais la jeunesse prend, tous les soirs, le contrôle des rues et des places. Par quartiers, bravant les arrestations, elle organise des sit-in, des feux de joie et des concerts en scandant : « Nous n’avons pas donné des morts pour des compromis et nous courber devant un guide assassin » ou « À bas le gouvernement tueur d’enfants ». Les slogans, « À bas tout le système » et « Pauvreté, corruption, vie chère, on va jusqu’au renversement », montrent que l’enjeu est désormais la chute du régime.

Le populaire rappeur ­Toomaj Saheli a été jeté en prison pour avoir résumé le sentiment général : « Vous avez affaire à une mafia prête à tuer la nation tout entière […] afin de conserver son pouvoir, son argent et ses armes. » Des millions d’Iraniens, qu’ils appartiennent aux classes populaires privées de viande, voire d’œufs, à la petite bourgeoisie appauvrie par la crise et l’embargo américain, ou aux milieux intellectuels ou aisés, restés longtemps loyaux à la République islamique, souhaitent le départ des dignitaires de ce régime, officiers des pasdarans ou ayatollahs à la tête de riches fondations, et des mafieux corrompus qui contrôlent les richesses du pays, le pétrole, l’industrie, l’import-export.

Pour amplifier la pression, un appel à trois jours de grève générale, à partir du 4 décembre, a été lancé sur les réseaux sociaux et par la diffusion d’une multitude de tracts anonymes. La précédente, mi-novembre, avait été massivement suivie, dans les écoles, les commerces et par les camionneurs, qui jouent un rôle important pour ravitailler le pays. Les grandes usines appartenant presque toutes à des dignitaires, se mettre en grève c’est risquer son emploi en plus de l’arrestation. Cela n’a pas empêché des milliers d’ouvriers de la métallurgie à Ispahan, Avhaz ou Tabriz, du gisement de gaz de South Pars, et de plusieurs usines de la zone industrielle d’Alborz, au nord-ouest de Téhéran, de cesser le travail à plusieurs reprises. Ils ont mis en avant leurs revendications propres : paiement des arriérés de salaire, embauche des précaires, tout en affirmant leur solidarité avec la contestation. Un collectif de travailleurs de la canne à sucre de Haft Tappeh a apporté son soutien au « peuple opprimé du Kurdistan » et exigé « la libération des prisonniers politiques ».

Depuis bientôt trois mois, la contestation, dont aucune direction n’a émergé, du moins en apparence, s’est enracinée dans le pays. Plutôt que d’arrêter la révolte, la répression impitoyable renforce la détermination de la population, jeunesse en tête, à faire tomber le régime. Si la classe ouvrière met son poids dans la lutte, ses jours sont comptés.

Xavier LACHAU