Il y a cent ans : le “soldat inconnu” et la barbarie de la guerre

11 Novembre 2020

Cela fait cent ans que la dépouille d’un soldat, dont l’identité était inconnue, a été enterrée sous l’Arc de Triomphe, à Paris.

Outre les cérémonies organisées les 11 novembre et 8 mai, dates des armistices des deux guerres mondiales, chaque soir, depuis 1923, des membres d’associations d’anciens combattants et des personnalités connues pour leur « civisme », pour ne pas dire leur nationalisme, viennent y rallumer la flamme.

Ces cérémonies, tout comme les 36 000 monuments aux morts dans les communes, étaient et sont encore destinées à représenter l’hommage de la nation aux victimes de la Première Guerre mondiale, censés être morts pour la patrie. En fait, tous ces jeunes hommes sont morts pour rien, entraînés qu’ils ont été dans un conflit qui n’était pas le leur, mais celui de puissances impérialistes rivales qui défendaient les intérêts de leurs propres industriels et possédants.

L’idée de dédier une tombe à un soldat inconnu était apparue en France dès 1916, mais elle ne fut réellement considérée qu’après que le gouvernement britannique eut annoncé son intention de s’en emparer, en octobre 1920, déclarant vouloir inhumer un soldat inconnu à l’abbaye de Westminster. Ne voulant pas être de reste, le gouvernement français s’empressa le 8 novembre de faire exhumer huit soldats dont l’identité n’était pas connue, venant de huit champs de bataille différents. Deux jours plus tard, soit la veille de la cérémonie prévue, un jeune soldat fut désigné pour choisir laquelle de ces tombes irait sous l’Arc de Triomphe.

Des morts enterrés dans les champs de bataille sans que l’on connaisse leur identité, il y en eut des centaines de milliers, pulvérisés par les obus, ensevelis dans les tranchées ou enterrés dans des fosses communes, dont beaucoup seraient bombardées lors de l’assaut suivant. Comment, dans cet enchevêtrement d’os, Français et Allemands confondus, reconnaître la nationalité d’un soldat s’il n’a plus d’uniforme ?

Donner une tombe à tous ces morts qui n’en avaient pas, afin de soulager la douleur des familles qui ne savaient où se recueillir, tel était le but déclaré du gouvernement de l’époque. En fait, deux ans après la guerre, il cherchait avant tout à recréer l’élan patriotique de juillet 1914, quand les soldats étaient partis « la fleur au fusil », les dirigeants du mouvement ouvrier ayant failli à leur devoir d’internationalisme et rejoint le camp des va-t-en-guerre.

La victoire n’avait rien apporté aux masses laborieuses : des destructions, 1,4 million de morts, des familles brisées, sans maris ni fils pour rapporter un salaire, une misère d’autant plus accrue que la vie était chère, tout cela suscitait la colère. Des grèves avaient éclaté un peu partout dès le début de l’année 1920, et surtout en mai, dans différents secteurs d’activité, la plus marquante étant celle des cheminots, brutalement réprimée par la révocation de 18 000 d’entre eux. La révolution russe avait soulevé des espoirs parmi les travailleurs, en France comme dans d’autres pays du monde, et le mouvement ouvrier se reconstituait, dont une partie sur des bases communistes. Un mois et demi après le 11 novembre 1920, le Parti communiste fut créé, scissionnant d’avec la SFIO socialiste, et du côté syndical la CGTU vit le jour en janvier 1921, sur une base révolutionnaire.

C’est dans ce climat de montée du mouvement ouvrier que se situe la mise en scène par le gouvernement du soldat inconnu, symbole patriotique supposé créer l’unité nationale, en même temps qu’il maniait la répression. Mais ce que cette tombe rappelle avant tout, c’est le carnage dont l’impérialisme en crise est coupable.

Marianne LAMIRAL