Iran : la révolte s’enracine

23 Novembre 2022

Le 21 novembre, au Qatar, lors du match Iran-Angleterre, les joueurs de l’équipe de football iranienne ont refusé d’entonner l’hymne national de leur pays, marquant ainsi leur solidarité avec la révolte contre le régime des ayatollahs, qui ne faiblit pas.

Pour ce geste, les footballeurs iraniens risquent plus que le carton jaune promis par la Fifa, paillasson des dictateurs, aux joueurs qui porteraient un brassard arc-en-ciel. En Iran, depuis le 15 septembre, plus de 300 manifestants ont été tués et plus de 15 000 autres arrêtés. Parmi eux, des anonymes souvent très jeunes, des opposants connus, syndicalistes et militants ouvriers, journalistes ou blogueurs, qui multiplient depuis 2009 les séjours en prison, où ils sont torturés, et aussi des personnalités qui ont critiqué publiquement la répression. Suite à une loi d’urgence votée par les députés, un jeune de 17 ans vient d’être condamné à mort pour avoir mis le feu à un bâtiment gouvernemental.

Ce terrorisme d’État n’arrê­te pas la révolte. Mi-novembre, les jeunes révoltés ont appelé « à reconquérir les rues à partir des lycées, des universités ou des marchés », car toute manifestation est immédiatement ­attaquée par la police. Celle-ci a d’ailleurs tiré sur des manifestants scandant « Mort au dictateur » sur les quais du métro de Téhéran. Du 15 au 17 novembre, un appel à la grève générale a été lancé sur les réseaux sociaux, pour soutenir la révolte en cours et commémorer le massacre de novembre 2019. À l’époque, le régime avait tué 1 500 personnes, selon les estimations, pour stopper les manifestations populaires contre la vie chère et les pénuries.

Cette grève générale a été particulièrement suivie dans le Kurdistan, où l’opposition est plus organisée, la contestation comme la répression plus dures. Mais elle a touché tout le pays, où elle a pris diverses formes, comme le refus des parents d’envoyer leurs enfants à l’école. Elle s’est traduite par la fermeture des magasins dans des dizaines de villes, à commencer par ceux du Grand Bazar de Téhéran. La classe des commerçants, les bazaris, est depuis quarante ans l’un des piliers de la République islamique. Leur grande grève de mai 1978 avait accéléré la chute du chah et de la monarchie pro-américaine. Pour nier ou minimiser le basculement du Bazar du côté de la révolte, les politiciens et les médias du régime insistent sur les menaces de boycott ou d’incendie de leurs boutiques qu’auraient lancées les contestataires. Même si c’était vrai, la crainte des commerçants en dit long sur la pression populaire qu’ils ressentent et sur le soutien que trouve la révolte parmi la population.

Les travailleurs de certaines grandes usines du pays ont participé, partiellement, à la grève générale. Les 15 et 16 novembre, plusieurs milliers des 14 000 métallurgistes de l’Esfahan Steel Company, dans la ville d’Ispahan, se sont rassemblés devant les bureaux de leur usine. Le ministère de l’Industrie et des Mines, propriétaire de l’entreprise, a contesté le caractère politique de ces rassemblements, sans convaincre. Après leur grève contre la répression, mi-octobre, les travailleurs de l’industrie pétrolière, dans le sud et l’ouest de l’Iran, ont subi des représailles : arrestations et licenciements par centaines ; menaces par les ­directeurs de remplacer les grévistes par des ouvriers chinois. Malgré tout, certains se sont remis en grève, sous des mots d’ordres économiques, réclamant des augmentations de salaire. Dans une quarantaine de sites pétroliers, les ouvriers ont boycotté la cantine en signe de protestation.

Dans un pays ravagé par l’inflation, les pénuries et le chômage, où les grandes entreprises sont contrôlées par des officiers des Pasdarans ou d’autres dignitaires du ­régime, les travailleurs pourraient couper les amarres en rejoignant la contestation et en lui apportant leur puissance sociale. S’ils en trouvent la force, les jours du régime pourraient être comptés.

Xavier LACHAU