Ceuta : des barrières contre les pauvres

26 Mai 2021

Dans la ville espagnole de Ceuta, enclavée au nord du Maroc, des centaines de jeunes migrants, pour la plupart marocains, tentent encore de survivre après leur passage périlleux par la mer ou les rochers depuis la plage proche de Fnideq, de l’autre côté de la frontière.

Des milliers d’entre eux étaient arrivés quelques jours plus tôt, les 17 et 18 mai, profitant d’une fenêtre dans la surveillance armée de la police marocaine pour tenter l’aventure désespérée. Ce passage de quelques kilomètres a été tenté de nombreuses fois par des jeunes, hommes et femmes, des adolescents, encouragés par leur famille qui voit dans cet exil volontaire un moyen de survie. Cette fois, les policiers marocains détournant le regard, l’occasion avait été rapidement relayée sur les réseaux sociaux et les départs avaient été massifs.

De ces milliers de jeunes arrivés à Ceuta, dont deux se sont noyés et quelques-uns ont été secourus de justesse sur la plage, la plupart ont été renvoyés au Maroc et seuls les mineurs ont pu rester, dans l’attente d’un examen de leur situation par les autorités espagnoles de l’immigration.

Le sort des premiers ne fait guère de doute : même en l’absence de poursuites et de brutalités policières, ils retrouvent aussitôt la pauvreté qui règne à Fnideq depuis fin 2019. Les effets de la crise sanitaire ont été décuplés suite au blocage par le pouvoir des activités de contrebande de tabac, d’alcool, de produits hors taxes qui faisaient vivre des milliers d’habitants de la région, de petits boulots en petits commerces. Fnideq est devenue une ville fantôme, des aides étatiques ayant été versées pendant quelques mois seulement, et quelques maigres contrats ont été proposés dans les manufactures textiles de Tanger et Tétouan, à des dizaines de kilomètres, hors d’accès pour bien des jeunes femmes. Le taux de chômage défie les statistiques. En février dernier, des centaines de manifestants avaient réclamé, en vain, « Du travail et la dignité » et « Les gens veulent vivre ». C’est pourquoi, à présent, les candidats au départ à tout prix vers l’Europe si proche espèrent, comme dit une jeune femme de 26 ans, interviewée par RFI, « assurer l’avenir de [ses] enfants, car ici il n’y a rien ». Une jeune fille de 18 ans affirme à son tour qu’elle « n’a pas peur de partir, mais de mourir pauvre ici ».

Le pouvoir marocain a rappelé par la voix de son ministre des Affaires étrangères qu’il « n’a pas vocation à être le gendarme de l’Europe ni son concierge » tandis que le chef socialiste du gouvernement espagnol envoyait ses forces de répression. Mais la crise diplomatique hispano-marocaine qui serait à l’origine de l’afflux de réfugiés à Ceuta n’est qu’un aspect du problème. Le principal est l’attitude criminelle des grandes puissances européennes, qui se drapent dans les pactes et traités, osent parler de droit d’asile alors qu’elles protègent leurs frontières et leurs intérêts politiques.

« Personne ne peut faire chanter l’Union européenne », se vante le vice-président de la Commission de Bruxelles, en allusion à l’attitude récente du Maroc. Mais le pire chantage est celui des gouvernements des pays riches qui, en continuant d’appauvrir des régions entières, jouent leur avenir politique avec la vie et la mort des réfugiés.

Viviane LAFONT