Des Communes à Lyon, à Marseille, au Creusot…

24 Mars 2021

Le 4 septembre 1870, en province comme à Paris, et même avant Paris pour Lyon et Marseille, l’effondrement de l’Empire entraîna la proclamation de la République. Dans bien des villes, elle s’accompagna de mobilisations populaires tendant à créer des Communes, au sens où l’entendaient les prolétaires avec leurs traditions de lutte.

Vingt ans après la révolution de 1848, les années 1869-1870 avaient été marquées par des luttes ouvrières. À Lyon et dans sa région par exemple, toutes les professions avaient été touchées. La grève des ouvrières de la soie, la grande grève des mineurs de Saint-Etienne réprimée par la troupe restaient dans les mémoires. Les villes avaient elles aussi une Garde nationale, évidemment moins nombreuse et organisée que celle de Paris. Dans les quartiers ouvriers vivaient des militants, des travailleurs conscients qui, dès le début, furent méfiants à l’égard du nouveau gouvernement de la Défense nationale de Gambetta.

Dès septembre, des insurrections se produisirent, voire des tentatives d’instaurer des Communes ; des travailleurs créèrent ou réactivèrent leurs propres organisations, dont certaines étaient armées.

Le 4 septembre, à Lyon, la foule envahit l’hôtel de ville, arbora le drapeau rouge, proclama un comité de salut public comportant « des gens de la classe la plus basse », selon le témoignage méprisant d’un républicain modéré. Un comité de sûreté générale s’empara de l’hôtel de police. Le drapeau rouge flotta aussi sur la mairie du quartier ouvrier de la Guillotière. Les gardes nationaux profitèrent des événements pour s’armer, en récupérant dans les forts les fusils qu’on leur avait refusés jusque-là.

Le comité de salut public, dont les participants étaient loin de vouloir tous une Commune, n’eut qu’une existence éphémère. La mobilisation s’effrita, mais résista dans les quartiers ouvriers. Louis Andrieux, un des républicains bourgeois pressés de voir l’ordre restauré à Lyon, écrivit plus tard que cette Commune « se réfugiera dans les comités révolutionnaires, d’où elle menacera le représentant du pouvoir central, provoquera des prises d’armes et, en des retours éphémères, apparaîtra de nouveau à l’hôtel de ville, sans avoir besoin d’y rapporter son drapeau, qui n’aura pas cessé d’y défier les couleurs nationales ».

Parmi ces retours éphémères, on trouve la tentative de Bakounine, qui exhorta les travailleurs à prendre l’hôtel de ville le 28 septembre. La troupe et la Garde nationale des quartiers bourgeois les en empêchèrent.

À Marseille aussi, le 5 septembre, la population envahit la préfecture. Aux côtés de l’administration officielle tenue par des républicains modérés et radicaux, un autre pouvoir non officiel s’exerçait, formé par des gardes civiques armés des fusils récupérés à la préfecture et venus des quartiers ouvriers : « Nous nous souvenons de 1848 et de 1850. Nous nous méfions de ceux qui embrassent la République pour mieux l’étouffer demain », déclaraient ces gardes à leurs détracteurs.

Comme à Lyon, les manœuvres des envoyés du gouvernement de Gambetta exaspérèrent la population. Le 1er novembre, à Marseille, une tentative de créer une Commune regroupa les opposants radicaux et socialistes, dont des membres de l’AIT, le Ire Internationale, en réponse au commissaire du gouvernement venu rétablir l’ordre. Le 3 novembre, après une brève résistance des gardes civiques, la tentative échoua.

La mobilisation ne disparut pas pour autant. D’autres villes avaient proclamé la République, les ouvriers s’y mobilisaient, tous méfiants envers le nouveau gouvernement, comme à Saint-Étienne où s’organisa une Garde nationale, ou à Grenoble, dont la population exigea la démission du commandement militaire.

Aussitôt après le 18 mars, à l’annonce de la Commune de Paris, des villes ouvrières se mobilisèrent ou se remobilisèrent. Cela fut souvent bref. Quelques mois avaient permis de clarifier aux yeux de la plus grande partie de la population ouvrière ce qu’était cette République, mais avaient donné le temps au gouvernement de se préparer. Le parti de l’ordre avait conquis l’Assemblée, dont la majorité était même monarchiste.

À Lyon, le 21 mars, la Garde nationale fit battre le rappel dans les quartiers ouvriers, la foule s’assembla sur la place des Terreaux aux cris de « Vive la Commune ! À bas Versailles ! » Toujours sous l’impulsion des gardes nationaux, une commission provisoire, comptant des membres du comité de salut public de septembre et du comité révolutionnaire de la Guillotière, remplaça le conseil municipal et arrêta le préfet. Mais, en butte à une administration et à une bourgeoisie hostiles, cernée par les troupes rameutées par le commandement militaire, la mobilisation s’effilocha. Fin avril cependant, dans un dernier sursaut, la Guillotière se couvrit de barricades, avant d’être reprise par les gardes nationaux bourgeois et l’armée régulière.

À Marseille, le mouvement fut plus radical. Depuis le début mars, des grèves avaient lieu dans les industries et dans les docks, animées entre autres par des militants de l’Internationale. Le 23 mars, en réponse à une provocation, des autorités, les gardes nationaux et la population se mobilisèrent. La préfecture fut envahie et une commission départementale provisoire créée avec des représentants des républicains radicaux, de la Garde nationale, de l’Internationale et du conseil municipal. Rapidement, les autorités municipales prirent la fuite avec les fonctionnaires. Le général Espivent, après avoir lui aussi quitté la ville, rassembla ses troupes à Aubagne. Encore conciliatrice, submergée par les tâches matérielles, la commission se montra impuissante à organiser la défense contre une attaque prévisible. Le 4 avril, Espivent fit bombarder la préfecture, envoya la troupe à l’assaut des barricades. Il donna le signal de fusillades systématiques et d’arrestations massives, dont celles des chefs du mouvement que le conseil de guerre condamna à mort.

D’autres villes virent l’occupation de leur hôtel de ville et la proclamation de Communes éphémères : Saint-Étienne, Narbonne, Le Creusot… L’armée fut chargée de mettre fin à ces révoltes. Les rares soldats qui refusèrent de tirer sur la foule furent fusillés. Toulouse, Limoges, Bordeaux, Nevers, Vierzon, connurent aussi des tentatives mais, partout, Versailles imposa son ordre.

Ainsi, les tentatives de créer des Communes dans tout le pays tournèrent court, sans coordination entre elles ni avec Paris, restant minoritaires bien que, comme le notent même les rapports de police à propos de Lyon, « une large partie de la population fût sentimentalement gagnée aux communards parisiens ».

Comme à Paris, les militants appartenaient à diverses tendances, blanquistes, anarchistes, internationalistes de l’AIT. Mais, surtout, ni à l’échelle locale ni à l’échelle nationale ne s’imposait une direction politique qui aurait pu coordonner l’action, rallier non seulement l’ensemble des travailleurs mais aussi leur gagner des alliés dans la toute petite bourgeoisie, appauvrie elle aussi par la politique de l’Empire.

La Commune parisienne s’adressa aux travailleurs des villes et des campagnes, revendiquant « la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous ». Mais, croulant sous les tâches, elle ne pouvait suppléer au parti révolutionnaire qui faisait défaut et qui aurait permis d’organiser les forces du prolétariat sur tout le territoire. Les tentatives faites dans les diverses villes n’en montrent pas moins combien la Commune de Paris représentait un mouvement révolutionnaire prolétarien bien réel dans tout le pays, allant bien au-delà des murs de la capitale.

(Notre série d’articles sur la Commune, commencée dans notre n° 2746 du 19 mars, se poursuivra dans nos prochains numéros)

Sylvie MARÉCHAL