Haut-Karabakh : la guerre reprend

30 Septembre 2020

Le 27 septembre, les bombardements ont repris dans le Haut-Karabakh. Cette petite région montagneuse du sud-Caucase, que se disputent l’Arménie et l’Azerbaïdjan, vit depuis trois décennies au rythme d’une guerre que l’on disait gelée, mais qui a déjà fait 30 000 morts.

Du temps de l’Union soviétique, le Haut-Karabakh, avec sa population très largement arménienne, était une région autonome de la république d’Azerbaïdjan. Quelques dizaines de kilomètres le séparaient de l’Arménie, sans que cela porte guère à conséquences, la division n’étant qu’administrative, au sein d’un ensemble étatique bien plus vaste où coexistaient des dizaines de peuples.

Dans l’URSS de la fin des années 1980, lorsque Gorbatchev et le pouvoir central furent de plus en plus contestés par les roitelets de la bureaucratie des diverses républiques, ceux d’Arménie et ceux d’Azerbaïdjan agirent comme tous leurs pareils. Pour renforcer leur position, ils posèrent en champions de la défense de « leur » nation, face à des minorités y vivant depuis des siècles, mais qu’ils disaient désormais étrangères, sinon ennemies.

Rejetant l’azérisation du Haut-Karabakh entreprise par le chef du Parti communiste d’Azerbaïdjan, les leaders arméniens de la région décidèrent de la rattacher à l’Arménie en 1988. Les bureaucrates azéris répliquèrent par un pogrom à Soum­gaït, une ville industrielle, contre la population arménienne locale. La frontière du Haut-Karabakh se doubla de tranchées et de barbelés. Ses troupes commençant à annexer des territoires azéris voisins, un pogrom antiarménien encore plus meurtrier ensanglanta Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, en janvier 1990.

L’URSS s’effondra fin 1991. En Arménie et en Azerbaïdjan, chaque camp procéda à un sinistre nettoyage ethnique : 400 000 Arméniens durent fuir l’Azerbaïdjan et l’on chassa 800 000 Azéris d’Arménie et du Haut-Karabakh. En furent victimes aussi les Azéris du Nakhitchevan, enclavé entre l’Iran et l’Arménie, auxquels les soldats et les nouvelles frontières interdisaient de se rendre librement à Bakou.

Ce qu’endurent et ont enduré les habitants de cette région est un exemple parmi tant d’autres – la guerre en Tchétchénie, en Ingouchie, etc. – des monstruosités qu’engendra l’effondrement de l’Union soviétique, et d’abord dans cette mosaïque de peuples qu’est le Caucase.

En 1994, un cessez-le-feu intervint au Haut-­Karabakh. Puis en 2008 l’Arménie et l’Azerbaïdjan signèrent une déclaration appelant à un règlement pacifique. Mais les combats n’ont presque jamais cessé. Comme, en avril 2016, lors de la « guerre des quatre jours » qui fit une centaine de morts, ou plus récemment, en juillet dernier.

Depuis plus de trente ans, les dirigeants de l’Arménie ne cessent d’invoquer le Haut-Karabakh et les nécessités de la défense nationale pour souder derrière eux leur population, lui faire oublier et sa pauvreté et leur rapacité. L’Azerbaïdjan, avec ses ressources pétrolières, est mieux pourvu. Mais, avec la crise et l’effondrement de ses revenus pétroliers, ses dirigeants ont eux aussi besoin d’enivrer leur population de propos patriotiques. Ainsi le 15 juillet, quand ils ont organisé une manifestation à Bakou scandant « Le Kara­bakh, c’est l’Azerbaïdjan » et réclamant une intervention armée.

De grandes puissances leur en ont fourni les moyens. La Russie arme aussi bien l’Arménie, son alliée déclarée, que l’Azerbaïdjan, son partenaire sur les marchés mondiaux des hydrocarbures. Quant à la Turquie, qui rivalise avec le Kremlin au Proche-Orient, en Syrie, en Méditerranée orientale ainsi qu’en Libye, elle encadre et équipe l’armée de Bakou. Le chef de l’État turc, Erdogan, y trouve son compte. Il en profite, vis-à-vis de son opinion nationaliste, pour conforter son image sur le mode martial, quand il encense « l’État frère » d’Azerbaïdjan qui combat « le terrorisme arménien ».

Autant dire que les soldats et civils qui meurent à nouveau dans le sud-Caucase ne tombent pas « pour le Haut-Karabakh », mais victimes de leurs dirigeants, qui voient dans la guerre un moyen de s’accrocher au pouvoir, et d’États luttant pour asseoir leur leadership régional, une rivalité qu’exacerbent la crise de l’économie mondiale et ses répercussions dans ces pays.

Pierre LAFFITTE