Algérie : une candidature qui déclenche la colère

27 Février 2019

L’élection présidentielle algérienne, prévue pour le mois d’avril, se présentait comme un non-événement, avec la très probable reconduction du président Abdelaziz Bouteflika. Mais l’annonce de la candidature pour un cinquième mandat de ce dirigeant pratiquement invalide a été la marque de mépris de trop, celle qui a provoqué dans toute l’Algérie une explosion de colère populaire.

À quelques jours de l’annonce de la candidature de Bouteflika, la vidéo d’un petit rassemblement réunissant une centaine de jeunes, scandant des slogans hostiles au régime, avait énormément circulé sur les réseaux sociaux. Le 16 février, des milliers de personnes ont manifesté à Kherrata, dans l’est. Puis, malgré les menaces et intimidations du gouvernement, un nouvel appel à manifester le vendredi 22 a circulé, rencontrant un écho inédit. Des manifestations d’ampleur ont eu lieu dans tout le pays, à Annaba, Sétif, Béjaia, à Oran et jusque dans le sud à Ouargla.

Parallèlement, tous les partis d’opposition se démarquaient des appels à manifester, craignant tout comme le pouvoir la mobilisation populaire, et voulant se montrer responsables. Mais à Alger, le 22 février, les manifestants bravaient l’interdiction en vigueur depuis 2001. Plusieurs cortèges ont sillonné la capitale en criant des slogans hostiles au régime : « Pas de cinquième mandat », « Système dégage », « Pouvoir assassin ! » et, visant aussi le frère du président qui apparaît comme celui qui dirige en coulisse : « Ni Bouteflika ni Saïd ». Avec « Ouyahia, dégage ! », le Premier ministre détesté pour sa politique d’austérité et son mépris envers les classes populaires était aussi pris pour cible. Alors que la police, invitée à fraterniser, intervenait très peu, les manifestations se sont poursuivies les jours suivants. Mardi 26 février, 65 % des enseignants étaient en grève. Les étudiants de toutes les universités du pays ont massivement répondu aux appels à manifester. Dans nombre de localités ils ont été rejoints par les lycéens et des jeunes des cités populaires. À Alger, le déploiement des forces de sécurité pour contenir les étudiants dans les facultés a échoué, ils ont rejoint le centre-ville d’Alger. Le mouvement devrait se poursuivre avec des appels pour le vendredi 1er mars, et le 3 mars, jour du dépôt des candidatures.

Au pouvoir depuis vingt ans

Le fait est que Bouteflika est au pouvoir depuis 1999 et que, déjà âgé de bientôt 82 ans, il est malade et impotent, et n’a pas prononcé un mot en public depuis 2013, après avoir été victime d’un AVC. Lors de toutes les cérémonies officielles, il est représenté par un cadre où figure son portrait, devant lequel il faut s’incliner. Écœurée par ces mises en scène, une grande partie de la population a rebaptisé Bouteflika avec humour : « Abdel Cadre », « la momie », ou bien « le fantôme de Zeralda », du nom de son lieu de résidence.

Les différentes fractions du régime pensaient faire, avec la reconduite de Bouteflika, le choix de la continuité et de la stabilité. En tant que l’un des derniers survivants de la guerre d’indépendance, son passé de moujahid lui conférait une légitimité historique. Il apparaissait aussi comme celui qui avait mis un terme à la période terrible de la guerre civile des années 1990 qui vit s’affronter l’armée et les islamistes et fit plus de 100 000 morts. Mais aujourd’hui la simple décision de le reconduire au pouvoir dresse contre elle tous les mécontentements.

Dimanche 24 février, à Adrar dans le sud du pays, l’accueil réservé à la délégation officielle, qui célébrait le double anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures et celui de la fondation du syndicat UGTA, en a été l’illustration. Les manifestants ont conspué aussi bien Bouteflika que le dirigeant de l’UGTA, Sidi-Saïd. Ce dernier a vanté le bilan du président, son rôle de sauveur ayant ramené la paix, puis a brandi la menace de la guerre civile en demandant : « Vous voulez qu’on revienne aux maisons et usines brûlées ? » Mais de tels discours n’ont visiblement plus d’effet.

Un profond mécontentement social

Dans ce pays de 42 millions d’habitants, 45 % de la population est âgée de moins de 25 ans. La majorité n’a pas connu la violence de la décennie noire et n’a connu que le régime actuel. Bien qu’une grande partie de la jeunesse soit de plus en plus éduquée et diplômée, elle se heurte au chômage de masse, à la précarité et aux bas salaires. Les stades, où se retrouve souvent une partie d’entre elle, sont devenus des lieux d’expression de la colère. On entend maintenant lors des matchs de football les jeunes entonner des chants contestataires qui dénoncent la misère grandissante, le mépris du pouvoir et la corruption. La candidature de Bouteflika sonne comme l’annonce que cette situation sociale, qui se dégrade et qui n’offre pas d’avenir, va se prolonger. Des stades, elle a fait déborder la colère dans la rue.

Les classes populaires algériennes paient en effet la crise au prix fort. Avec l’inflation et la dévaluation du dinar, elles sont confrontées à l’effondrement de leur pouvoir d’achat. Le salaire minimum équivalent à 130 euros ne permet pas de vivre. Après la résignation de ces dernières années, avec cette contestation contre le cinquième mandat de Bouteflika, les bouches s’ouvrent et cela provoque espoir et enthousiasme. Partout des discussions s’enclenchent sur les injustices : « Où sont parties les richesses du pays ? Où est l’argent du pétrole ? Pourquoi une telle misère ? »

C’est une profonde colère sociale qui s’exprime ces jours-ci en Algérie et qui va bien au-delà de la question de la reconduction ou non de Bouteflika à la présidence.

Le mot d’ordre contre le cinquième mandat fait aujourd’hui l’unanimité et rallie tous les mécontentements. Mais pour trouver une issue, la colère des classes populaires devra se traduire en objectifs concrets de lutte, contre des classes dirigeantes et un régime qui ne savent que leur faire payer les conséquences de la crise.

Leïla Wahda