Tchad : Hissène Habré condamné, pas l’impérialisme français

01 Juin 2016

Hissène Habré, l’ancien dictateur tchadien, a été condamné lundi 30 mai à la prison à vie par le tribunal de Dakar. Il avait régné sur le Tchad de 1982 à 1990, soutenu par la France, que dirigeait alors François Mitterrand, et par les USA. Selon une commission d’enquête tchadienne, 40 000 personnes sont mortes en prison ou ont été exécutées par sa police politique.

Après sa chute, Hissène Habré a continué à bénéficier de la bienveillance de ses anciens maîtres de Paris, même si ceux-ci soutenaient désormais l’actuel dictateur Idriss Déby. C’est le gouvernement français qui a demandé au président sénégalais Abdou Diouf de lui accorder l’asile politique en 1990. Cela permit à Hissène Habré de couler des jours paisibles pendant 24 ans, bien qu’une plainte ait été lancée contre lui dès 1992. L’argent du trésor tchadien qu’il avait emporté lui assura les complicités nécessaires. Cette longue impunité fut protégée par les gouvernements français, inquiets de voir mis en lumière leur complicité dans les crimes commis à l’époque, et par les dictateurs africains qui ne tenaient pas à voir jugé l’un des leurs. Mais les familles de victimes et leur avocat, soutenus par l’organisation Human Rights Watch, n’ont pas renoncé à traîner Hissène Habré à la barre des accusés.

Durant tout le procès, les témoignages se sont succédé pour décrire les sévices dont étaient victimes celles et ceux qu’il faisait arrêter. Chaque jour, des dizaines de prisonniers entraient dans les locaux de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), la police politique. Bien peu en sortaient. Ils étaient privés de nourriture et de boisson. La torture, qu’Hissène Habré suivait par talkie-walkie, était la règle. Les femmes étaient violées par les nervis du régime, et certaines même ont témoigné l’avoir été directement par Hissène Habré.

Toutes ces horreurs étaient perpétrées non seulement avec la complicité, mais avec l’aide des gouvernements français et américains qui voyaient en Hissène Habré un rempart contre la Libye de Kadhafi. Des agents de la DGSE, les services d’espionnage français, formaient les hommes de la DDS. Des « conseillers » de la CIA rivalisaient avec eux dans cette sinistre besogne. L’armée française intervint à plusieurs reprises pour sauver la mise à Hissène Habré, menaçé par son rival Goukouni Oueddei que soutenait la Libye. Ce furent les opérations Manta et Épervier dès 1983. Les américains, eux, n’étaient pas avares en matériel militaire pour l’armée tchadienne.

François Mitterrand et ses gouvernements ont soutenu ce dictateur jusque dans les derniers mois, avant de le lâcher pour l’actuel président Idriss Déby. Celui-ci n’est pas plus reluisant. Ancien chef d’état-major d’Hissène Habré, conseiller pour les questions de défense et de sécurité, il coiffa pendant plusieurs années la DDS et fut lui aussi un tortionnaire en chef. Il dirigea en personne les tueries qui eurent lieu en 1984 dans le sud du Tchad contre les populations accusées de vouloir la sécession. Aujourd’hui, il aborde son cinquième mandat après un simulacre d’élection, emprisonne les opposants, fait tirer sur les manifestants et pille avec son clan les maigres ressources du Tchad.

Mais comme son prédécesseur, Idriss Déby jouit du soutien sans faille du gouvernement français. Hissène Habré servait de rempart contre Kadhafi. Idriss Déby reste le plus fidèle soutien de l’armée française au Mali et aujourd’hui l’état-major de l’opération Barkhane, censée arrêter les djihadistes, a son siège dans la capitale tchadienne. Pour les gouvernements français de toutes les époques, cela équivaut à un permis de faire régner la terreur sur sa population.

Les dictateurs tchadiens passent, et sont parfois jugés des années après, mais la politique de l’impérialisme français reste la même, toujours aussi sanglante.

Daniel MESCLA