Les fonctionnaires, des "privilégiés"? Voire...

24 Avril 2003

S'il est un poncif qui a été ressassé jusqu'à l'écoeurement, c'est bien celui concernant la situation dite "privilégiée" des fonctionnaires par rapport aux travailleurs du privé. Et c'est au nom de ces "privilèges" que le gouvernement s'apprête à sonner la charge contre le système de retraites du secteur public. Pourtant, à y regarder de plus près, ces "privilèges" sont beaucoup moins évidents qu'il n'y paraît. Et ce sont les chiffres officiels eux-mêmes qui le disent.

Bien sûr, tout le monde sait que là où les fonctionnaires doivent cotiser 37 années et demi pour bénéficier d'une retraite à taux plein, les travailleurs du privé, eux, doivent cotiser 40 ans. Tout le monde sait aussi que la pension des fonctionnaires est calculée sur les six derniers mois, alors que celle des salariés du privé est basée sur les 20 meilleures années. Ces "privilèges" des fonctionnaires, les commentateurs intéressés n'ont cessé de les pointer du doigt.

Mais à y mieux regarder, cette présentation est largement tendancieuse, pour ne pas dire mensongère. Car le montant des retraites dépend de multiples facteurs, qui nuancent sérieusement le tableau. C'est en particulier -mais pas seulement- le cas des primes, souvent importantes dans la fonction publique, et qui ne sont pas intégrées dans le calcul des pensions.

En fait, le critère le plus objectif pour évaluer le montant d'une retraite est ce qu'en jargon technique, on appelle le taux de remplacement, c'est-à-dire le rapport entre la pension perçue par le travailleur et son dernier salaire, au moment du départ en retraite. Et de ce point de vue, les prétendus privilèges de la fonction publique sur le secteur privé apparaissent très relatifs.

D'après le Conseil d'orientation des retraites, un organisme on ne peut plus officiel, le taux de remplacement pour un salarié non cadre ayant une carrière complète est aujourd'hui en moyenne de 78% dans le public, contre 81% dans le privé. Pour un cadre, le chiffre s'établit à 60% dans le public; dans le privé, il oscille entre 55% et 73% selon le profil plus ou moins ascendant de la carrière.

On est donc très loin des "privilèges" du public, puisque dix ans après les mesures Balladur, les taux de remplacement dans le secteur public continuent, à carrière équivalente, à être égaux, voire inférieurs, à ceux du privé! Le rapport du COR de 2001 notait d'ailleurs que: "Aujourd'hui, malgré [la] diversité de règles, le rapport entre pension et dernier revenu d'activité (...) est très voisin pour les différentes catégories de salariés. Les écarts constatés entre pensions moyennes servies pour les régimes résultent en fait de caractéristiques différentes des populations (niveaux de qualifications, caractéristiques moyennes de carrières)".

Ce n'est que dans l'avenir, sous l'effet des mesures Balladur, que les taux de remplacement devraient baisser progressivement dans le secteur privé, et qu'un écart devrait apparaître en faveur du public.

Et de toute façon, comment oser parler de "privilèges" pour les uns ou pour les autres quand le montant de la pension des retraités est dans tous les cas bien inférieur au dernier salaire qui, lui-même, est déjà insuffisant pour l'immense majorité des salariés.

Jean RAYNARD