Qatar : sport-business à l’ombre d’une dictature

19 Octobre 2022

À la suite d’Amnesty International en mai dernier, des députés français ont signé le 10 octobre une pétition pour exiger de la Fifa, la Fédération internationale de football, un fonds d’indemnisation destiné aux familles de travailleurs morts sur les chantiers de la Coupe du monde au Qatar.

L’exploitation extrême des deux millions de travailleurs immigrés actuellement au Qatar n’a pas commencé avec les chantiers du Mondial. Elle a été constante depuis l’édification de gratte-ciel et d’équipements ultra-modernes, en particulier dans la capitale Doha. Les délais, l’ampleur des chantiers – entre autres sept stades à construire et un huitième à rénover – dans un pays où il fait 50 degrés l’été et où la main-d’œuvre est bâillonnée, tout annonçait une hécatombe, sans que ni la Fifa ni aucune multinationale impliquée dans la Coupe du monde n’en prennent ombrage. Un certain nombre d’entre elles d’ailleurs étaient déjà en affaires au Qatar avant le démarrage des chantiers.

Le sort des forçats de la Coupe du monde a depuis été attribué au kafala, un type de contrat de travail archaïque, prétendument aboli depuis 2016, qui ligote un travailleur à son patron et lui interdit de quitter le pays. Archaïque ou rétrograde, ces qualificatifs conviennent bien sûr à la monarchie qatarienne, où les partis politiques sont interdits, la flagellation pour adultère autorisée et où l’homosexualité peut valoir la peine de mort à un musulman. Le million et demi de visiteurs et de supporters devront se plier à un code de bonne conduite sur la consommation d’alcool et les rapports sexuels ; les chemises sans manches, les robes ou jupes courtes seront prohibées pour les femmes.

Ce bagne pour travailleurs et cette prison des mœurs, pour les femmes en particulier, ne fait pas du Qatar un pays du Moyen-Âge. Totalement intégré au monde capitaliste, ses ressources pétrolières et surtout gazières lui assurent des revenus considérables. Il entretient aussi des liens diplomatiques et militaires avec la France et les États-Unis, qui y ont une de leurs bases principales dans le monde arabe.

Le Qatar a mis sur la table 220 milliards de dollars, contre 14 milliards pour la Coupe du monde au Brésil, le record des dépenses jusqu’alors. Pour les entreprises de BTP, entre autres les groupes français Bouygues et Vinci, pour les cabinets d’architecture prestigieux, les sponsors, les équipementiers sportifs, les chaînes de télévision se payant grâce aux tarifs publicitaires prohibitifs, et bien sûr pour la Fifa et les équipes nationales, la Coupe du monde version 2022 promet d’être une affaire en or, et c’est tout ce qui compte dans le football business.

Ce n’est certes pas nouveau, pas plus que la corruption dont est entachée l’attribution du Mondial au Qatar. À en croire la presse, tout se serait arrangé lors d’un dîner à l’Élysée, autour de Sarkozy et de l’émir du Qatar, avec comme contrepartie le rachat du PSG, un contrat de 24 avions Rafale et un bon pot-de-vin pour Michel Platini. Pour rappel, l’attribution de la Coupe du monde en Allemagne de 2006 a donné lieu à un procès pour corruption, stoppé au bout de quatre jours par le Covid et qui ne reprendra jamais grâce à la prescription.

À partir de l’ouverture du Mondial, le 20 novembre, la famille régnante sera encensée pendant un mois grâce aux bons offices de la Fifa, en laissant dans l’ombre qu’elle est impliquée dans le financement d’organisations djihadistes en Syrie et en compétition pour se hisser en puissance régionale face à l’Arabie saoudite. Pour ne pas s’en laisser conter dans l’extravagance, la monarchie saoudienne va organiser les Jeux asiatiques d’hiver en 2029 en construisant un dôme pour accueillir les épreuves sur neige et glace.

Le Qatar déverse une pluie de dollars inédite dans le foot-business et en espère en retour un gain politique sur le plan de son image et de sa position internationale. Pour le reste, il faudra bien que les matchs se jouent, et même les plus passionnés de football devront certainement avoir le cœur bien accroché pour les regarder.

Boris SAVIN