Soudan : les militaires tentent d’écraser la population

27 Octobre 2021

L’armée soudanaise a entrepris de prendre le pouvoir lundi 25 octobre, réprimant sauvagement la population qui manifestait. Les chefs militaires ont fait arrêter les dirigeants civils qui siégeaient avec eux à la direction du pays, à commencer par le Premier ministre, Abdallah Hamdok.

Ils ont jugé que l’heure était venue d’en finir avec la fiction d’un pouvoir partagé entre civils et militaires qui leur avait permis, deux ans auparavant, de calmer le soulèvement populaire.

En avril 2019 en effet, les manifestations populaires avaient abouti en cinq mois au renversement d’Omar el-Béchir. Parti d’une révolte contre le triplement du prix du pain, le mouvement avait embrasé tout le pays et s’était rapidement donné comme objectif le départ du dictateur. La répression se révélant incapable d’en venir à bout, les chefs de l’armée avaient finalement fait le choix d’évincer Omar el- Béchir et de l’emprisonner. L’Association des professionnels soudanais (APS), constituée de représentants de la petite bourgeoisie, auxquels les manifestants faisaient confiance pour son opiniâtreté à appeler jour après jour à de nouvelles manifestations, avait alors négocié un compromis avec ces militaires. Cet accord prit la forme d’un partage des sièges au sein d’un Conseil de souveraineté, censé conduire le pays à des élections libres. Un militaire, le général Abdel Fattah al-Burhan, devint chef de l’État, et un civil, Abdallah Hamdok, fut nommé Premier ministre.

En fait de partage, cet accord laissait tout le pouvoir réel entre les mains des généraux. Ils gardaient la haute main sur l’armée, la police et la justice. Les civils, quant à eux, occupaient des postes où ils avaient en charge la gestion de l’économie, à condition toutefois de ne pas toucher aux propriétés et aux entreprises appartenant à l’armée. Les généraux contrôlent 250 sociétés dans tous les secteurs vitaux et sont à la tête de très nombreux trafics. Le rôle des dirigeants civils se résumait ainsi à faire accepter à la population pauvre la misère et son aggravation. En un an, l’inflation a été de 150 %. Les coupures d’électricité sont quotidiennes, parfois douze heures par jour, et les files d’attente s’allongent devant les boulangeries. En janvier, les habitants de certains quartiers de Khartoum ont manifesté pour réclamer du pain. Ils ont été dispersés par les forces de répression. La situation s’est encore aggravée en juin, après la suppression des subventions sur les carburants qui a fait doubler les prix, et déclenché des manifestations contre les autorités de transition. Les ministres civils responsables de l’économie ont laissé la situation empirer, ne voyant d’espoir que dans la réduction de la dette ou les crédits du FMI qui, pour sa part, exigeait des mesures d’austérité. Ils se sont ainsi déconsidérés.

Un premier coup d’État en septembre fut un échec. Fattah al-Burhan mit en cause des officiers proches de l’ancien dictateur Omar el - Béchir, tout en accusant les dirigeants civils de semer le chaos dans le pays. Mais le 25 octobre, les chefs de l’armée ont été unanimes pour déclencher le coup d’État. Comme deux ans auparavant, les habitants des quartiers pauvres, les étudiants, les jeunes et les travailleurs sont descendus dans la rue, se heurtant aux forces de répression. L’armée a tiré, faisant plusieurs morts. Policiers et militaires ont poursuivi certains manifestants jusque chez eux pour les tabasser à mort, et ont roué de coups des femmes dans la rue. Mais la population ne s’avoue pas vaincue pour autant. En 2019, la répression avait été tout aussi sauvage, sans réussir à la briser.

En résistant comme ils peuvent au coup d’État, les travailleurs soudanais font preuve du même héroïsme que lorsqu’ils avaient réussi à renverser Omar el-Béchir. Mais cet héroïsme ne pourra vraiment permettre d’en finir avec la dictature que s’il s’y ajoute la conscience qu’une lutte à mort est engagée avec tous les chefs militaires, un combat où ceux-ci ne semblent reculer que pour mieux massacrer les travailleurs plus tard. Pour vaincre, il n’y a pas d’autre moyen que de les priver de leurs moyens de nuisance, en brisant leur armée, leur police et leur pouvoir économique.

Daniel MESCLA