Italie : 1969, “l’automne chaud” de la classe ouvrière

27 Novembre 2019

L’automne 1969 fut en Italie le point culminant d’une montée ouvrière dont les premiers signes s’étaient manifestés dès le début des années soixante. Les directions syndicales durent mettre toute leur énergie pour cantonner les revendications sur le terrain économique. Elles y parvinrent, même si les luttes de cette période apparurent comme une contestation de la société capitaliste elle-même.

Les années cinquante avaient été celles du « miracle économique » en Italie, les bas salaires italiens attirant les investissements. On assista à l’augmentation en flèche de la production industrielle, concentrée dans le nord du pays. Entre 1955 et 1960, plus de huit millions et demi de personnes émigrèrent du Sud au Nord. À Turin et dans sa banlieue, la population augmenta, sans que les infrastructures et les logements suivent. Souvent très jeunes, les ouvriers venus du Sud découvraient un autre monde. Un travailleur calabrais de 17 ans racontait son émerveillement devant les rues pavées et l’éclairage public, pour conclure : « Par contre, je n’étais pas dépaysé par les deux pièces en sous-sol où ma famille s’entassait, sans eau courante ni électricité et avec du carton pour boucher la fenêtre. »

Mal logés et mal payés, ces immigrés de l’intérieur découvraient des conditions de travail guère plus évoluées sur les chaînes des grandes usines. Embauché à la Fiat, qui comptait 70 000 salariés dans ses usines turinoises, le même ouvrier calabrais racontait : « À l’atelier de ponçage, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux en permanence. Quand nous demandions à aller aux toilettes, le chef ricanait et nous disait d’ajouter de l’eau sur place. Nous étions traités comme des animaux. »

Le bouillonnement des années soixante

Ces centaines de milliers de jeunes prolétaires, sans traditions syndicales ou politiques, amenaient une énergie nouvelle à leurs aînés. Ils allaient découvrir, en même temps que la révolte contre leurs conditions de vie et de travail, la force qu’ils pouvaient constituer.

En juin 1962, à la Fiat de Turin, une grève entraîna des milliers de travailleurs pour le renouvellement de la convention collective. La direction signa un accord bidon avec deux syndicats et lockouta les travailleurs. Cela provoqua leur colère et des affrontements dans les rues, restés dans l’histoire comme ceux de Piazza Statuto. Les dirigeants syndicaux furent dépassés par la réaction des ouvriers, qu’un journal décrivait comme « des immigrés récemment arrivés qui hurlent leur colère de manière désordonnée. La majorité des 36 personnes arrêtées ont 20 ans, sont ouvriers chez Fiat. »

Quelques années plus tard, en avril 1968, alors que les manifestations étudiantes battaient leur plein, un autre mouvement frappa les esprits. En Vénétie, la petite ville de Valdagno vivait au rythme des décisions de la famille Marzotto, propriétaire des usines textiles, et aussi des logements et des magasins. Le tout sous le patronage de la statue du comte Marzotto, ancêtre de cette dynastie patronale, qui trônait en centre-ville… jusqu’à ce que les ouvriers en grève l’abattent. On n’avait jamais vu ça dans cette ville écrasée par le paternalisme !

L’automne commence au printemps

Dès le printemps 1969, des grèves éclatèrent dans des centaines d’usines grandes et petites d’Italie. Les travailleurs revendiquaient de meilleurs salaires et conditions de travail, et la fin de la répression qui régnait dans beaucoup d’entreprises. On trouvait à l’avant-garde les plus grandes usines, où leur nombre mettait les travailleurs en confiance, comme Pirelli, Siemens, Fiat ou le trust de la chimie Montedison.

Une fraction des travailleurs, les employés de bureau par exemple, faisaient là leurs premières armes. Le patronat des secteurs à main-d’œuvre majoritairement féminine, comme les usines textiles et de transformation du cuir de Toscane, faisait la douloureuse expérience que la docilité qu’ils attribuaient aux femmes se transformait en détermination à contester les injustices, à commencer par les inégalités de salaire.

Avec ses dizaines de milliers de travailleurs, Turin était la plus grande concentration ouvrière du pays, en même temps que le symbole de la politique répressive du patronat et du gouvernement. Elle devint le haut lieu des luttes ouvrières qui rythmèrent toute l’année 1969, en particulier chez Fiat, dont un ouvrier décrivait ainsi l’ambiance au printemps : « Si l’un d’entre nous s’arrêtait, tout le monde le suivait et les objectifs d’un atelier devenaient ensuite communs à tous : changement de catégorie, augmentations des salaires égales pour tous, refus de travailler le samedi, etc. »

Les travailleurs soulevèrent également le problème de la représentation syndicale, limitée à quelques bureaucrates très éloignés de la base. Ainsi, il y avait en tout et pour tout 18 représentants pour les 40 000 ouvriers de Fiat Mirafiori.

La contestation reprise en main

Après un été marqué début juillet par de nouvelles journées d’affrontement dans les rues de Turin, les luttes se généralisèrent à la rentrée de septembre, parallèlement aux négociations pour le renouvellement des contrats collectifs. À chaque journée de grève, les manifestations étaient nombreuses, émaillées d’affrontements avec la police et d’incidents entre l’encadrement et les grévistes.

Les directions syndicales, et en particulier la CGIL, liée au Parti communiste, en organisant les journées de grève en fonction de la négociation du contrat collectif de chaque catégorie, émiettaient les luttes afin d’en garder le contrôle. Alors que la combativité des travailleurs se manifestait chaque jour un peu plus, elles évitèrent ainsi un mouvement d’ensemble de la classe ouvrière, qui aurait pu se transformer en un affrontement politique avec la bourgeoisie.

Quant au patronat, qui tenta d’abord d’intimider les travailleurs en multipliant les sanctions contre les grévistes et les mises au chômage technique, il comprit qu’il fallait faire quelques concessions. Signées à partir de novembre, les nouvelles conventions collectives accordèrent la semaine de 40 heures et des augmentations de salaire. Mais surtout, le patronat fit des concessions aux appareils syndicaux, qu’il transforma en interlocuteurs officiels. Il reconnaissait ainsi leur efficacité pour canaliser les mouvements de la classe ouvrière.

Les luttes de l’automne chaud restèrent ainsi cantonnées au terrain économique. Les appareils syndicaux en sortirent renforcés, mais la bourgeoisie et ses appareils politiques avaient eu peur de la réaction ouvrière. Cela se manifesta dans l’attentat sanglant de Piazza Fontana à Milan, le 12 décembre. Fomenté par l’extrême droite et une partie de l’appareil d’État, c’était le premier d’une série d’attentats visant à préparer l’opinion à une reprise en main autoritaire. La classe ouvrière n’était nullement préparée à ce bouleversement du climat politique.

La revendication du « pouvoir ouvrier », slogan repris avec enthousiasme dans les manifestations par les ouvriers les plus radicaux et par les étudiants, montrait cependant que bien des manifestants de cet « automne chaud » en attendaient autre chose et espéraient confusément qu’il ouvre des perspectives révolutionnaires. Du PC aux appareils syndicaux, du gouvernement aux partis et aux groupes d’extrême droite, toutes les forces politiques conjuguèrent leurs efforts pour conjurer ce danger.

Nadia CANTALE