Décembre 1983-janvier 1984 : la grève de Talbot – Poissy

17 Janvier 2024

La grève des ouvriers de Talbot Poissy, fin 1983-début 1984, survint deux ans et demi après l’arrivée au pouvoir de Mitterrand et la constitution d’un gouvernement PS-PC qui comprenait quatre ministres communistes et avait suscité de l’espoir parmi les travailleurs.Un espoir qui allait être bien douché.

Jusque-là, le gouvernement de gauche avait réussi à maintenir quelque ambiguïté sur son attitude vis-à-vis de la classe ouvrière. Mais cette fois, alors que 2 000 emplois étaient sur la sellette dans cette usine Talbot (aujourd’hui du groupe Stellantis) et alors que la grève était majoritaire, dure et déterminée, il dut montrer clairement qu’il était du côté du grand patronat, et les confédérations syndicales et la CGT de l’usine, elles aussi, se placèrent dans son camp.

La contestation dans l'automobile

En 1982-1983, les usines du groupe Peugeot, dont faisait partie Talbot, avaient connu une période de grèves et de contestation sociale, portées essentiellement par les ouvriers immigrés, très largement majoritaires. Cela avait commencé avec les « grèves de la dignité », au printemps 1982.

Depuis des années, Peugeot avait mis sur pied un syndicat « maison », la CFT, devenue la CSL (Confédération des syndicats libres), lié à l’extrême droite et faisant régner la terreur dans l’usine. Il n’y avait qu’une poignée de militants CGT et CFDT, pour la plupart clandestins.

À partir de 1981, l’ambiance avait commencé à changer, beaucoup d’ouvriers et de syndicalistes se sentant renforcés par le gouvernement dit de gauche, que la plupart considéraient comme leur allié. En avril 1982, la grève éclata à l’usine Citroën d’Aulnay pour obtenir le droit de se syndiquer ailleurs qu’à la CSL et l’arrêt des brimades racistes des chefs. Elle gagna l’usine Talbot de Poissy en juin 1982, et cette grève, la première depuis vingt-huit ans, fut victorieuse au bout de cinq semaines.

Dès lors, rien ne fut plus comme avant à Talbot Poissy. En quelques jours, la CGT fit 4 000 adhésions, la CFDT un millier. Les ouvriers se rebiffaient face à la maîtrise, ils avaient élu environ 300 délégués de chaîne, qui les représentaient même s’ils n’avaient aucun mandat légal, une « invention diabolique » pour le directeur central de Peugeot.

Grève contre les licenciements

Cependant, en ce mois de juin 1982, le gouvernement avait déjà pris le tournant de la rigueur et commencé à s’en prendre au monde du travail en instaurant le blocage des salaires. Puis, début 1983, quand les grèves avaient repris dans l’automobile, chez Chausson, Renault, Citroën, cette fois pour réclamer des augmentations de salaire, il avait manié les propos anti-immigrés contre les grévistes, accusés d’être manipulés par les ayatollahs, pour les isoler et empêcher la contagion.

Cependant, depuis le milieu des années 1970, les grands groupes industriels étaient déterminés à diminuer le nombre de salariés dans leurs usines, pour maintenir leurs profits malgré la crise économique. En 1983, en lançant de grands plans de licenciements, ils mirent le gouvernement au pied du mur, attendant de lui un soutien total.

Le 12 juillet 1983, Peugeot annonça pour le groupe Peugeot-Talbot-Citroën un plan de plus de 7 000 suppressions d’emplois, comprenant des préretraites et des licenciements. Il touchait surtout les OS, les ouvriers spécialisés travaillant sur chaîne, pour la plupart immigrés. 2 905 licenciements étaient prévus chez Talbot.

Le 11 octobre, le gouvernement accepta les départs en préretraite et ne refusa les 2 905 licenciements de Talbot que sous prétexte que le plan social d’accompagnement était insuffisant. Ce plan pouvait donc passer si quelques mesures de suivi ou de reconversion étaient prises. Le 21 novembre, Peugeot fit donc une nouvelle proposition confirmant tous les licenciements. En réponse, dès le 7 décembre 1983, la grève commença à Talbot, à l’appel séparé de la CGT et de la CFDT, touchant la plupart des 13 000 ouvriers. Elle fut suivie par des milliers d’ouvriers et reconduite chaque jour, avec occupation du principal bâtiment de montage.

Le 17 décembre, les travailleurs apprirent qu’un accord ramenant le nombre de licenciements de 2 905 à 1 905 avait été signé entre la direction de Peugeot et le gouvernement. Celui-ci se dit satisfait de cet accord « exemplaire ». Entre un patron de combat, qui condamnait au chômage près de 2 000 ouvriers pour maintenir ses profits, et les ouvriers qui se battaient pour conserver leur emploi, le gouvernement Mitterrand-Mauroy choisissait clairement le camp du premier.

La gauche contre les travailleurs

Le Parti communiste, avec ses ministres au gouvernement, justifia cette décision, tout comme les dirigeants syndicaux. Jack Ralite, PCF, ministre délégué chargé de l’Emploi, osa déclarer qu’il existait « un espoir que d’ici un an, aucun ouvrier [licencié] ne soit plus au chômage ». Les responsables de la fédération CGT de la Métallurgie, eux, qualifièrent le plan de licenciements de « compromis acceptable et positif », sous prétexte que 1 000 licenciements avaient été évités.

Ainsi, la CGT n’hésitait pas à saborder le travail militant qui avait été fait dans cette usine, où elle avait pourtant eu tant de mal à s’implanter. Nora Tréhel, la dirigeante du syndicat CGT à Talbot Poissy, justifia le plan devant les grévistes. Plusieurs centaines d’entre eux, y compris de la CGT, décidèrent de continuer malgré tout la grève, avec le soutien de la CFDT de l’usine, en rupture avec sa propre fédération de la Métallurgie, qui avait elle aussi accepté le plan en y voyant « une première avancée ».

La grève, devenue minoritaire, tint jusqu’au début janvier, avec occupation, évacuation, réoccupation, heurts avec la maîtrise et la CSL, confrontations avec les forces de police. Le 5 janvier 1984, un dernier affrontement avec des membres de la CSL de Poissy et d’autres usines du groupe Peugeot, secondés par un groupuscule d’extrême droite, fit 55 blessés, dont quatre gravement. Les grévistes ne purent sortir que protégés par la police, alors que les nervis du patron les insultaient aux cris de « Les bougnoules au four ! », « Les Arabes, les Noirs à la Seine ! ». Le même jour, la direction organisa la reprise du travail sous contrôle policier.

Les travailleurs combatifs de Talbot Poissy s’étaient non seulement trouvés confrontés à leur patron, mais celui-ci avait eu le soutien du gouvernement « de gauche », auquel les partis communiste et socialiste et les organisations syndicales les avaient appelés à faire confiance. Plus encore, entre le soutien aux travailleurs en lutte et le soutien à la politique patronale désormais affirmée de ce gouvernement, ces organisations syndicales, tout comme le PS et le PC, préféraient abandonner les premiers. Les travailleurs, pas seulement à Talbot Poissy, pouvaient alors juger sur leurs actes ce gouvernement et cette gauche qui le soutenait. Les années suivantes, celle-ci allait le payer d’un discrédit de plus en plus net parmi les travailleurs.

Valérie FONTAINE