L’envol du communisme en Chine

21 Juillet 2021

Il y a 100 ans en Chine, le communisme devint le drapeau de centaines de milliers d’ouvriers et de paysans, en lutte contre la vieille société féodale et contre la domination impérialiste. À part le nom, le parti qui naquit en juillet 1921 n’a aucun rapport avec celui qui dirige aujourd’hui d’une main de fer la Chine réintégrée dans l’économie capitaliste.

Au début du 20e siècle, la Chine et la dynastie mandchoue à sa tête depuis 200 ans étaient en plein déclin. Si le pays n’était pas colonisé, c’était tout comme. À partir de concessions cédées dans les grandes villes, où les puissances impérialistes – Grande-Bretagne, France, Japon… – disposaient de troupes et faisaient la loi, les capitalistes étrangers pillaient le pays, contrôlaient les ports et les exportations.

Un mouvement nationaliste se développa en réaction à cette mise sous tutelle. Rêvant d’une Chine indépendante, ce courant voulait chasser les étrangers et instaurer une république. Sun Yat-sen et son futur parti, le Kuomintang, qui en prirent la tête, reçurent le soutien de toute une partie de la bourgeoisie, lassée de jouer les « compradores », les intermédiaires avec les capitalistes étrangers. Mais ces bourgeois ne pouvaient pas vraiment engager le combat, qui aurait exigé de mobiliser la population, en particulier les paysans, alors qu’eux-mêmes étaient souvent propriétaires de terres et reliés par mille liens aux féodaux.

En 1911, la dynastie, lâchée par l’armée, s’effondra. Sun Yat-sen proclama la république. Mais sans réelle base sociale, son pouvoir n’eut d’existence qu’à Canton. La Chine sombra dans le chaos, dépecée par les seigneurs de guerre, ces chefs militaires qui se taillèrent des fiefs où chacun, en bonne intelligence avec les puissances occidentales, faisait régner sa loi.

Pendant la Première Guerre mondiale, toute une partie de la jeunesse chinoise reprit le chemin de la lutte autour d’un des révolutionnaires de 1911, Chen Duxiu. Son journal, La Nouvelle Jeunesse, proclamait que la nouvelle génération devait rejeter la vieille société et la remplacer par la démocratie et la science.

À la fin de la guerre, les promesses du président américain Wilson sur l’autodétermination et la justice pour tous les peuples avaient nourri l’espoir que la Chine serait libérée de l’oppression japonaise et occidentale. Le traité de Versailles, consacrant la domination des vainqueurs, dissipa ces illusions. En réaction, le 4 mai 1919, la jeunesse étudiante se souleva. Chen Duxiu fut l’un des principaux porte-parole du mouvement, qui s’étendit au pays entier et auquel, chose nouvelle, se joignirent nombre d’ouvriers en grève.

La classe ouvrière était en plein essor. Le pays comptait un million d’ouvriers en 1916, le double en 1922. Pendant la guerre, plus de deux cent mille Chinois avaient été envoyés en Europe, où ils entrèrent en contact avec le mouvement ouvrier occidental. De retour, ils jouèrent un rôle clé dans la création de nouvelles organisations ouvrières indépendantes, en particulier des syndicats, qui supplantèrent les guildes dominées par les patrons. L’intervention ouvrière en 1919 fit trembler la vieille société, hâta la libération de nombreux prisonniers, parmi lesquels Chen Duxiu.

La vague du 4 mai 1919 fut le prélude de la révolution de 1925. Les jeunes rejetaient la vieille société et ses traditions surannées. Nombre d’entre eux furent attirés par la révolution russe, qui avait libéré ouvriers et paysans des chaînes d’une société tout aussi arriérée et qui s’affrontait alors à tous les pays impérialistes. De son côté, le mouvement ouvrier progressait. Les syndicats s’étaient développés à Canton, à Hong Kong, chez les cheminots près de Pékin. Des revues marxistes étaient publiées dans les universités, de petits groupes d’études marxistes rassemblaient quelques dizaines d’étudiants qui cherchaient activement le lien avec la classe ouvrière. Ainsi, à Shanghai, ils éditèrent un hebdomadaire, le Monde du travail, qui publiait des enquêtes racontant la vie des exploités, mais aussi leurs doléances et leurs colères. Autour notamment de Chen Duxiu, ces groupes furent à la base du Parti communiste chinois (PCC) officiellement fondé, avec l’aide de la Troisième internationale, en juillet 1921.

Sur les conseils de l’Internationale, le PCC décida en 1922 de rentrer dans le Kuomintang, au nom de la lutte commune contre l’impérialisme et afin surtout d’entraîner les ouvriers attirés par ce parti, tout en conservant son organisation et ses moyens d’expression. Le Kuomintang était quant à lui intéressé par l’aide financière et militaire de la Russie soviétique. Avec la montée révolutionnaire, ses effectifs s’accrurent rapidement. En son sein, le PCC draina vers lui les éléments les plus dynamiques de la jeunesse et du prolétariat, organisant des centaines puis des milliers d’entre eux.

Mais les bureaucrates qui avaient pris la tête de l’Internationale ne voulaient pas d’une révolution ouvrière en Chine. Ils cherchaient dans le Kuomintang bourgeois un allié et un succès qu’ils puissent brandir. La politique initialement justifiée par la faiblesse du PCC devint ainsi opportuniste. Au lieu de montrer le caractère de classe du Kuomintang, d’expliquer aux masses qu’il allait se retourner contre elles et de leur proposer une politique indépendante, le PC accepta d’en « être le coolie » et de se dissoudre en son sein. Tchang Kaï Chek, le successeur de Sun Yat-sen mort en 1925, fut présenté par les successeurs de Lénine comme un dirigeant révolutionnaire, et fut accueilli à Moscou avec tous les honneurs. Les bureaucrates trompaient ainsi les masses et les désarmaient.

En 1926, Tchang Kaï Chek, depuis Canton, se lança à la conquête de la Chine. Les insurrections paysannes précédaient son arrivée, chassant les seigneurs de guerre, avant d’être réprimées par les armées du Kuomintang. Et en 1927, Tchang Kaï Chek, maître d’une grande partie de la Chine, se retourna contre les communistes et les écrasa à Shanghai, où ils avaient pris le pouvoir. Des milliers d’ouvriers et de militants furent exécutés.

Après cette terrible défaite, Chen Duxiu et quelques militants rallièrent le courant trotskyste, en continuant à défendre dans les villes la perspective de la révolution prolétarienne. Mais la majorité de ce qui restait du PCC, isolée de la classe ouvrière qu’elle avait menée à la défaite, trouva refuge dans les campagnes. Au nom de la même politique nationaliste, le parti désormais dirigé par Mao défendait l’alliance de toutes les classes, enchaînant ouvriers et paysans à leurs exploiteurs, bourgeois et propriétaires fonciers, pourvus qu’ils soient chinois et patriotes. Le PCC devint un appareil nationaliste, concurrent du Kuomintang. Il s’empara du pouvoir en 1949 en s’imposant y compris contre la classe ouvrière.

La révolution chinoise de 1925 -1927 fut une tragédie. Mais ni l’énergie des ouvriers ni celle des militants révolutionnaires ne firent défaut. Au contraire, la montée ouvrière et l’existence d’un parti communiste même jeune ouvraient la voie à la révolution sociale. Ce qui manqua, c’était une politique indépendante, affirmant que la seule issue pour la classe ouvrière était de chercher à prendre le pouvoir.

Serge BENHAM