Afrique du Sud : juin 1991, la fin de l’apartheid

30 Juin 2021

Le 17 juin 1991, le Parlement d’Afrique du Sud abolissait la loi qui classait chaque individu en fonction de prétendues « races ». Cela marquait une victoire des Noirs contre l’apartheid, régime discriminatoire et odieux en vigueur depuis 1948, dans ce pays issu du colonialisme hollandais puis britannique.

C’était aussi une étape dans le transfert du pouvoir vers le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela.

Le Parti national au pouvoir avait organisé la domination de la bourgeoisie sud-africaine en divisant légalement la population selon des critères raciaux, la grande majorité étant noire et pauvre. Plusieurs millions de Noirs étaient parqués dans les bantoustans, des territoires formellement indépendants où ils étaient contraints de vivoter sur des terres arides à l’écart des centres industriels.

En Afrique du Sud proprement dite, les Noirs n’avaient le droit de résider que dans des zones strictement délimitées. Ceux qui travaillaient dans la journée dans les centres-villes, comme les employés de bureau, ou dans les quartiers blancs, comme les femmes de ménage, n’avaient pas le droit d’y vivre. La nuit tombée, ces travailleurs indispensables devaient disparaître vers les bidonvilles, les townships, comme s’ils n’existaient pas.

Le township le plus connu, celui de Soweto, concentrait une population plus importante que Johannesburg, la plus peuplée des villes blanches, à 15 kilomètres de là. Et pourtant Soweto, dont le nom était l’abréviation de South Western Townships, n’apparaissait sur aucune carte, symbole de la négation de la population noire par le régime d’apartheid.

Alors que le colonialisme européen était remis en cause dans le reste de l’Afrique, les innombrables discriminations quotidiennes devenaient de plus en plus insupportables. La France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, quoique critiquant parfois le racisme dans des déclarations sans effet, soutenaient le régime sud-africain. La bourgeoisie de ces pays impérialistes, au travers des liens économiques et des investissements dans les entreprises sud-africaines, profitait elle aussi de l’exploitation d’un prolétariat noir sans droits.

Le Parti communiste avait été créé en 1921 en s’opposant à la ségrégation. Il organisait des travailleurs et des intellectuels indépendamment de la couleur de peau. Devenu stalinien, il s’était aligné dès les années 1930 derrière les nationalistes noirs de l’ANC. C’est avec l’aide du PC que l’ANC prit la tête du mouvement anti-apartheid qui se développa à la fin des années 1950. Le régime réprima alors brutalement ceux qui demandaient des droits démocratiques. En mars 1960, la répression fit 69 morts et 400 blessés à Sharpeville. L’ANC et le PC furent interdits, leurs chefs arrêtés, dont Nelson Mandela, et jetés au bagne pour des dizaines d’années.

La contestation massive reprit dans les années 1970, particulièrement sous forme d’agitation ouvrière et de grèves. La jeunesse noire se joignit au mouvement aux cris de « Le pouvoir nous appartient » et fut durement réprimée en juin 1976 à Soweto. Ce fut loin d’étouffer la contestation comme l’espérait le gouvernement : 160 townships se soulevèrent dans les mois qui suivirent.

À partir de là, les grèves dans les mines et les usines et les soulèvements des townships rythmèrent la vie de l’Afrique du Sud. En 1985, 45 000 mineurs commencèrent une grève qui se généralisa dans toute la région du Transvaal. Une semaine plus tard eut lieu une autre grève générale de deux jours à Port-Elizabeth. De multiples revendications s’exprimaient : le droit de vote, un réel accès à l’éducation, le gel ou la baisse des loyers, l’augmentation des salaires... De jeunes Blancs refusaient de faire le service militaire pour ne pas être les instruments de la répression.

Le régime de dictature basé sur l’apartheid non seulement ne réussissait plus à faire taire la contestation, mais il la polarisait. Ces luttes ouvrières déterminées obligeaient le patronat à reconnaitre les syndicats non-blancs qui se créaient, à prendre langue avec l’appareil de la centrale syndicale Cosatu. En même temps que les patrons combattaient les grévistes par des licenciements massifs, leurs représentants cherchaient à rencontrer des dirigeants de l’ANC en exil pour explorer avec eux les conditions d’une fin de l’apartheid.

Malgré une répression qui jeta en prison 40 000 manifestants et grévistes en 1986, les plus jeunes ayant onze ans, le gouvernement perdait le contrôle des townships. Il dut faire quelques concessions, en autorisant par exemple les mariages interraciaux ou en abolissant le passeport intérieur qui limitait les déplacements des Noirs dans leur propre pays. En 1987, le ministre de la Justice lui-même entama des rencontres secrètes avec le prisonnier Nelson Mandela.

L’ANC était à la tête de cette vague de luttes. Ses militants, qui étaient aussi ceux du PC et de la centrale syndicale Cosatu, donnaient aux ouvriers en grève et à la jeunesse noire révoltée un programme de droits démocratiques mettant au premier plan l’égalité juridique entre Noirs et Blancs, mais ne cherchant pas à remettre en cause la domination de la bourgeoisie. L’ANC voulait partager le pouvoir avec les représentants de la bourgeoisie blanche et permettre à une bourgeoisie noire d’émerger. L’énergie de la classe ouvrière et sa combativité étaient pour ces dirigeants un levier pour forcer le Parti national à négocier avec eux, sans remettre en cause le système capitaliste.

Sous la direction de De Klerk, le Parti national leva l’interdiction de l’ANC en 1990 et Mandela put sortir de prison. Les dernières lois raciales furent annulées en 1991. Le Parti national et l’ANC étaient désormais unis au pouvoir pour assurer une transition ordonnée vers le régime de l’après-apartheid. Ils orientèrent le pays vers des élections où les Noirs avaient enfin le droit de vote.

Mandela fut élu à la présidence en 1994, De Klerk devenant son vice-président. Ainsi, après une période de luttes ouvrières profondes, après l’abolition des mesures discriminatoires les plus choquantes, l’essentiel de l’ordre social restait inchangé. Au sein de l’appareil d’État se côtoyaient désormais les anciens gardes-chiourmes racistes et les parvenus noirs. La domination économique de la grande bourgeoisie blanche elle-même demeurait.

Le nouveau régime politique incluait désormais des dirigeants noirs, qui allaient se montrer capables de la même férocité que leurs prédécesseurs blancs dans la défense des privilèges de classe.

Ainsi, en 2012, la police commit le pire massacre depuis celui de Sharpeville en assassinant 34 mineurs en grève contre une compagnie dont Cyril Ramaphosa, 42e fortune du continent africain, était actionnaire. Depuis, cet ancien dirigeant syndical des mineurs et de l’ANC, à l’époque du combat contre l’apartheid, est devenu président.

Pour le prolétariat d’Afrique du Sud, les traditions d’organisation et de lutte acquises dans la lutte contre l’apartheid constituent un acquis précieux dont il aura besoin pour les prochains combats, cette fois-ci pour abattre le système d’oppression lui-même.

Lucien DÉTROIT