Bouaké : coup tordu des gouvernants français

07 Avril 2021

Le procès du bombardement du camp français de Bouaké en Côte d’Ivoire le 6 novembre 2004 s’est ouvert à Paris, plus de seize ans après les faits. Neuf soldats français et un humanitaire américain y avaient perdu la vie, et 38 soldats avaient été blessés.

L’audition de certains témoins permettra peut-être d’éclaircir les faits que les responsables politiques français auront tout fait pour camoufler.

En novembre 2004, la guerre civile ivoirienne entre Laurent Gbagbo, déclaré président, et Alassane Ouattara avait abouti au partage du pays en deux zones : le Sud dirigé par Gbagbo et le Nord contrôlé par Ouattara. L’armée française s’était positionnée entre les deux camps, prétendant ainsi s’interposer mais voulant surtout garder le contrôle de la situation.

Le 6 novembre, alors que Gbagbo lançait une offensive pour reconquérir tout le territoire, deux Soukhoï de son aviation, pilotés par des mercenaires biélorusses assistés de copilotes ivoiriens, bombardaient le camp des soldats français à Bouaké. Jacques Chirac, alors président de la République, ordonna à l’armée de l’air française de détruire la totalité de l’aviation ivoirienne. Lorsque des manifestations antifrançaises éclatèrent à Abidjan les jours suivants, il fit tirer sur la foule. L’État français et son armée soutinrent le camp Ouattara jusqu’à l’appuyer dans la prise de l’aéroport d’Abidjan et du palais présidentiel en 2011.

Les auteurs du bombardement, eux, ont été immédiatement escamotés par les dirigeants français. Une quinzaine de mercenaires russes, biélorusses et ukrainiens ayant manifestement participé à l’opération ont été libérés, à peine arrêtés à Abidjan par l’armée française. Quelques jours plus tard, les pilotes étaient retrouvés au Togo, arrêtés et mis à la disposition des militaires français, mais furent tout aussi prestement relâchés grâce à l’intervention de la ministre de la défense d’alors, Michèle Alliot-Marie. Ces faits ont amené la juge d’instruction en charge de l’affaire depuis 2012 à préciser : « il est apparu tout au long du dossier que tout avait été orchestré afin qu’il ne soit pas possible d’arrêter, d’interroger et de juger les auteurs biélorusses du bombardement. » Elle mettait en cause Dominique de Villepin, alors ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, et Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères.

Dès 2004, l’hypothèse d’un coup tordu mis au point par les dirigeants français pour justifier leur soutien à Ouattara semblait plausible : on aurait par exemple fait croire aux pilotes que le camp français avait été évacué et était occupé par des hommes d’Ouattara. La disparition organisée de tous ceux qui auraient pu faire la lumière sur ce bombardement rend cette hypothèse parfaitement vraisemblable, sans attendre qu’un jour lointain des historiens épluchent des archives sur la question.

Daniel MESCLA