Birmanie : les manifestants face à l’armée

17 Février 2021

Quinze jours après le coup d’État militaire qui a renvoyé en prison Aung San Suu Kyi, dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), au pouvoir depuis 2016, les manifestations n’ont pas cessé contre l’armée et son commandant en chef, le général Min Aung Hlaing.

Dimanche 14 février, plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues des grandes villes de Birmanie et encore le 15 février, devant les ambassades de Chine et des États-Unis avec des pancartes « dehors le dictateur » ou « rendez-nous nos dirigeants ». L’armée, déployée dans les villes, a procédé à des arrestations et à des tirs, tuant une manifestante de 20 ans. Plus de 400 opposants ont été arrêtés. À plusieurs reprises le réseau Internet du pays a été coupé.

Les manifestants sont surtout des jeunes, politisés au cours de la dernière décennie pendant laquelle l’armée avait libéré Aung San Suu Kyi et dirigeait dans l’ombre, derrière une très mince façade démocratique à laquelle la cheffe de la LND servait de caution. Si ces manifestants n’ont pas connu les pires années de la dictature militaire, ils savent que celle-ci peut à tout moment tirer sur la foule, comme elle l’a fait en 1988 et en 2007, lors de révoltes populaires. Plusieurs ont affirmé devant des journalistes à la fois leur crainte d’être arrêtés ou tués et leur détermination à redescendre dans la rue jusqu’au retrait des militaires. Des travailleurs, en particulier dans les banques, ou encore des cheminots et des aiguilleurs du ciel se sont mis en grève contre le coup d’État, bravant l’intervention de l’armée qui veut les obliger à reprendre le travail.

L’opposition au coup d’État continue donc dans le pays. Le journal Le Monde fait même état de défection de policiers dans la ville de Dawei, au sud. S’il n’est pas possible de mesurer la profondeur et l’ampleur de cette opposition, il est certain qu’elle ne peut en aucune façon compter sur le soutien des dirigeants des pays dits démocratiques. Ce n’est pas seulement, comme le répètent les médias, parce que la junte militaire peut compter sur le veto chinois ou russe à l’ONU pour empêcher toute condamnation internationale : aucune résolution onusienne n’a jamais fait trembler une dictature. Mais surtout, les capitalistes occidentaux, les groupes pétroliers Total ou Chevron, Toyota et plus de 400 entreprises japonaises, tiennent au marché birman, à son gaz et ses matières premières, à ses 54 millions de consommateurs et aux contrats négociés avec les militaires.

Les manifestants ne peuvent pas non plus se fier à Aung San Suu Kyi et aux politiciens de la LND. Même s’ils sont aujourd’hui en prison ou en résidence surveillée, c’est leur politique de compromis avec les généraux, illustrée par leur scandaleuse attitude face à la persécution des Rohingyas, leur refus de s’appuyer sur la révolte des classes populaires pour bouleverser l’ordre social que les militaires protègent, qui a laissé à l’armée tous ses moyens.

La poursuite des manifestations montre qu’une grande partie de la population birmane n’accepte plus d’être dirigée par ce pouvoir militaire. Elle ne pourra s’en débarrasser vraiment sans une véritable révolution.

Xavier LACHAU