Amérique latine : vaccins, une pénurie dramatique

17 Février 2021

En Amérique du sud, la pandémie a déjà fait plus de 600 000 morts. Deux pays, le Brésil et le Mexique, où les présidents ont eu, chacun à sa manière, une attitude désinvolte face à la crise sanitaire, sont parmi les trois pays avec les États-Unis où la pandémie a été la plus mortelle. Il serait vital que la vaccination s’y répande, mais on en est loin.

Aucune des organisations regroupant les États de cette région n’a tenté de négocier collectivement les achats de vaccins. Or, les États, même les plus développés de ce continent, ne pèsent pas lourd face aux puissants trusts pharmaceutiques et à leur appétit de profit qui les a conduit à privilégier dans les négociations commerciales les États « plus gros payeurs ».

L’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), branche régionale de l’OMS, estime que l’année 2021 pourrait être pire que 2020 pour l’Amérique latine et la Caraïbe, car le nombre de contaminations et de décès repart à la hausse au Mexique, au Brésil, en Bolivie, etc. Et la campagne de vaccination, très lente, se limite au Mexique, au Chili, à l’Argentine, au Brésil, à l’Équateur et au Costa Rica, et là aussi les doses commandées arrivent au compte-gouttes.

Acheter des médicaments a toujours été difficile dans cette partie du monde, a fortiori avec la crise sanitaire et l’aggravation de la crise économique, car le produit intérieur brut de la région a baissé de 8 % en 2020. À ce manque de moyens s’ajoute une autre difficulté : les pays riches ont préacheté les trois quarts des doses de vaccins. Ainsi, les pays à revenu élevé, qui représentent 16 % de la population mondiale, disposent de 65 % des doses disponibles, sans parler de la corruption qui accompagne toutes les opérations commerciales.

Chaque État a donc agi pour son compte. Le Chili s’est entendu avec Pfizer. L’Argentine, le Mexique, la Bolivie, le Paraguay et le Venezuela ont opté pour le vaccin Spoutnik V. L’Argentine s’est engagée pour 20 millions de doses, insuffisantes pour vacciner 44 millions d’habitants. La Colombie d’Ivan Duque a mis son veto contre le vaccin russe et négocié avec Pfizer. Mais, du fait des installations frigorifiques exigées, le vaccin sera par conséquent réservé aux villes et indisponible pour les populations des campagnes.

Au Brésil, le gouverneur de Sao Paulo a négocié avec les représentants du vaccin chinois, CoronaVac, alors que le président ne veut pas en entendre parler. Le Pérou n’a pas réussi à négocier avec Pfizer faute de moyens et se tourne vers le vaccin chinois Sinopharm. Le Guatemala et le Nicaragua n’ont trouvé aucun fournisseur.

En revanche à Cuba où l’embargo américain rend difficile de disposer des éléments nécessaires, fidèle à sa réputation en matière médicale l’île est en train de mettre au point quatre vaccins dont un devrait entamer sa dernière phase d’évaluation en mars prochain avec l’aide de l’Institut Pasteur d’Iran. Si sa validité est confirmé, Cuba disposera cette année de 100 millions de doses qui permettront de vacciner 11 millions de Cubains, les touristes de passage qui le souhaitent et de venir en aide aux pays les plus pauvres comme le fait souvent la médecine cubaine.

Enfin, pour les dix pays les plus pauvres de l’Amérique latine et de la Caraïbe, comme la Bolivie ou Haïti, l’OMS a mis en place un programme, Covax, censé fournir gratuitement des doses de vaccins. Ce programme devrait s’étendre à 27 autres pays de la région qui en bénéficieraient à un tarif préférentiel, mais cela ne permettra de satisfaire que 20 % de la population.

D’autres problèmes interfèrent. Au Mexique, par exemple, il est difficile de disposer de bombonnes d’oxygène, officiellement parce que l’acheminement des stocks existants est déficient. La course pour en trouver entraîne spéculation et escroqueries. Le prix d’une bonbonne de 9,5 litres – 78 euros en moyenne – atteint 1 400 euros au marché noir !

L’ONG Oxfam estime aujourd’hui que dans les 70 pays les plus pauvres du monde, parmi lesquels plusieurs pays d’Amérique latine et de la Caraïbe, neuf personnes sur dix n’auront pas accès au vaccin Cette situation, comme toute la crise sanitaire, met en évidence les ravages de la loi du profit : non seulement le nombre de victimes du virus va augmenter, mais la crise économique déjà violente s’amplifie, de même que les mouvements de migrants qui tentent de fuir la misère et la mort.

Jacques FONTENOY