Tunisie : le “dégagisme” en tête

18 Septembre 2019

En Tunisie, le premier tour de l’élection présidentielle anticipée, après la mort du président Caïd Essebsi, a eu lieu le 15 septembre. Les candidats restant en lice pour le deuxième tour sont deux politiciens, Kaïs Saïed et Nabil Karoui, apparaissant comme non liés aux précédents gouvernements.

Même si la participation de 45 % des électeurs a été jugée acceptable par l’autorité de surveillance, elle est bien moindre qu’en 2014.

Sur les 26 candidats qui se présentaient, douze étaient d’anciens ministres, qui n’ont pas été plébiscités... Celui qui se présentait comme l’héritier politique du défunt président, le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi, n’est que quatrième avec 10 %, et le Premier ministre Youssef Chahed est cinquième, avec 7,4 %. Les partis de gauche ayant participé au gouvernement semblent avoir disparu du paysage politique en tant que tels. Quant au regroupement du Front populaire, se voulant plus radical, notamment avec les communistes du Parti des travailleurs, et qui avait eu jusqu’à quinze députés, il a présenté deux candidats concurrents qui ont obtenu à eux deux 1,5 % et 50 000 voix.

Fin octobre, les électeurs du deuxième tour n’auront donc le choix qu’entre un universitaire constitutionnaliste réactionnaire, Saïed, et un magnat des médias, en prison sous l’accusation de fraude fiscale et blanchiment, Karoui. Le premier, parfois qualifié de salafiste, n’a cessé d’affirmer son hostilité à l’abolition de la peine de mort et des textes punissant l’homosexualité et les « atteintes à la pudeur » des couples non mariés, et surtout à la loi sur l’égalité de l’héritage, toujours dans les cartons parce qu’elle bouleverserait cette révoltante coutume qui fait que, sous prétexte de loi islamique, une sœur hérite moitié moins que son frère. En partie à cause de cette loi, alors que 76 % des travailleurs des champs sont des femmes, seules 4 % en sont propriétaires.

Parmi les candidats, seules deux femmes étaient en lice, dont l’une, se présentant pourtant comme anti-Ennahda (le parti islamiste), s’est prononcée contre le projet de loi sur l’égalité dans l’héritage, « même si, à titre personnel, [elle est] pour l’égalité ».

Le concurrent de Saïed, Karoui, avait monté en 2007 sa chaîne Nessma TV avec l’assentiment de Ben Ali. Connu comme le Berlusconi tunisien, l’homme d’affaires ayant aidé Essebsi à monter son parti, Nidaa Tounès, a reçu le soutien de la commission d’observation du Parlement européen. Cela lui a permis d’être présent dans le scrutin malgré sa détention.

La désaffection vis-à-vis du scrutin et des candidats marque le rejet des politiciens qui, une fois au pouvoir, laissent une large part de la population ouvrière et paysanne dans le dénuement. Une mère de famille interrogée par la radio RFI constatait : « Dans les régions du centre et du Sud, la pauvreté saute aux yeux. Pire qu’avant. Pour quatre, cinq, six adultes dans une famille sous un même toit, bien souvent un seul travaille. Et certaines familles n’ont même pas cette chance. » Le chômage est toujours officiellement à 15 %, l’inflation a gonflé les prix de l’alimentation et des transports de 10 % en un an, les impôts indirects augmentent et la prise en charge scolaire baisse ; les jeunes des banlieues pauvres des villes et des régions abandonnées comme Gafsa galèrent malgré leurs diplômes. Des centaines de médicaments font défaut.

En cause, comme du temps de Ben Ali, les affairistes locaux en relation avec les capitalistes des pays européens, au premier rang desquels la France, et leurs homologues mafieux investis dans l’économie de la contrebande. « D’une famille qui s’accapare le pays, dit une autre mère de famille, nous sommes passés à mille familles qui gèrent la Tunisie pour leurs propres intérêts. » Au-delà des politiciens candidats, leurs marionnettes, ce sont ces parasites qu’il faut « dégager ».

Viviane LAFONT