Grande-Bretagne : la crise du système national de santé

07 Février 2018

Créé il y a 70 ans sur la base de plans dressés pendant la guerre par le gouvernement d’unité nationale de Churchill, le système national de santé britannique, le NHS, devait veiller à la santé de tous, du berceau à la tombe, et rester gratuit pour tous grâce à un financement prélevé directement sur le budget du gouvernement.

Cela étant, tout juste un an après sa création en 1948, le gouvernement travailliste décida que les médicaments, les lunettes et les prothèses dentaires seraient payantes. Le NHS cessa donc très vite d’être gratuit pour tous. Mais la crise qu’a traversée le NHS en cet hiver 2017-2018 est sans précédent.

Une paralysie croissante

La presse a décrit les queues de brancards devant les services d’urgences, sur lesquels les malades peuvent attendre douze heures avant qu’on leur trouve un lit. Mais tout cela n’est que la partie visible d’un iceberg bien plus catastrophique encore.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le nombre de lits d’hôpitaux, de médecins et d’infirmières par habitant est plus bas en Grande-Bretagne que dans la plupart des pays de l’OCDE. Rien d’étonnant à cela, puisque les derniers gouvernements ont réduit le nombre d’étudiants en médecine et supprimé les bourses d’études des infirmières. Du coup, aujourd’hui, un tiers des médecins et 22 % des infirmières viennent soit des anciennes colonies britanniques, soit de l’Union européenne, et nombre de ces derniers s’en vont.

Des malades meurent tous les jours de morts qui auraient été évitables, comme disent les statisticiens officiels, les uns faute d’avoir accès à des traitements de routine, les autres fautes de diagnostics assez rapides pour les maladies graves, et tous faute de personnel soignant en nombre suffisant.

Officiellement, le délai d’attente pour voir un spécialiste hospitalier ne doit pas dépasser quatre mois mais, aussi aberrant soit-il, cet objectif théorique n’est souvent même pas atteint. Ces retards chroniques sont dus, bien sûr, au manque de moyens, mais aussi au fonctionnement même du NHS, dont le rôle a toujours été de rationner les soins pour en diminuer le coût. L’un des mécanismes de ce rationnement tient précisément au délai d’exécution de chaque acte médical, même le plus élémentaire.

Du coup, malgré les consignes ministérielles, selon lesquelles un malade susceptible d’avoir un cancer devrait être vu par un spécialiste sous deux semaines, le temps d’attente réel (diagnostic et examens compris) peut atteindre plusieurs mois. C’est pourquoi, en Grande-Bretagne, tant de cancers sont dépistés trop tard pour être traités, et encore moins guéris ! Parmi les 23 États industrialisés de l’OCDE, le pays arrive en 20e position pour le taux de survie chez les malades atteints d’un cancer du sein ou d’un cancer colorectal, et en 21e position pour le cancer du col de l’utérus.

Comment le NHS en est-il arrivé là ? C’est le résultat de quatre décennies où tous les gouvernements ont sous-traité au privé des pans de plus en plus importants de la santé. La part du budget de celle-ci servant a satisfaire l’avidité des actionnaires privés n’a cessé d’augmenter, tandis que la part assignée à son fonctionnement normal diminuait.

Un virus nommé profit

Sans doute la sous-traitance privée n’est-elle pas nouvelle dans le NHS. Mais, jusque dans les années 1990, elle était limitée à trois domaines : les partenariats public-privé pour la construction et la maintenance d’hôpitaux, qui devaient surtout se développer sous Blair, l’industrie pharmaceutique, qui fit fortune grâce au marché captif que lui offrait le NHS, et la médecine générale.

En effet, en 1948, les généralistes avaient été les seuls médecins à refuser de devenir des salariés de l’État. Le gouvernement travailliste d’alors n’ayant pas osé leur forcer la main, ils étaient restés des sous-traitants privés du NHS. Et tout naturellement, lorsqu’à partir des années 1980 les gouvernements cherchèrent à dégager du budget du NHS de nouvelles sources de profits pour le capital, ils s’appuyèrent sur ces généralistes.

En 2012, cette évolution fut parachevée par une loi du gouvernement Cameron. Elle donna aux généralistes la gestion de 80 % du budget du NHS (soit 110 milliards d’euros à l’époque), par le biais de comités régionaux ayant pour fonction d’acheter les « services médicaux » requis par leurs patients. Par ailleurs, ces comités ainsi que les hôpitaux purent désormais lancer des appels d’offres pour sous-traiter des contrats portant sur des dizaines de milliers de tests de dépistage, d’examens médicaux ou encore d’opérations chirurgicales courantes.

En théorie, les hôpitaux du NHS pouvaient eux aussi se porter candidats à ces appels d’offres. Mais en pratique, sur les 386 contrats proposés en 2017, plus des deux tiers allèrent à des entreprises privées, y compris les contrats les plus importants.

Les conséquences de ces mesures de privatisation furent drastiques pour le NHS. Comme il fallait bien engraisser les actionnaires privés, elles ne firent que gonfler ses dépenses tout en accélérant les suppressions d’emplois et les fermetures de services dans les hôpitaux.

Des groupements d’hôpitaux, déjà placés en autonomie de gestion, furent d’abord déclarés, par le ministère de la Santé, coupables d’avoir laissé s’accumuler un déficit inacceptable. Il n’y avait là qu’un jeu d’écriture comptable totalement artificiel, destiné à imposer des mesures d’austérité. Mais les groupes hospitaliers qui ne se laissèrent pas faire furent déclarés en faillite. Puis ils furent placés sous la tutelle d’entreprises privées, censées être spécialisées dans le redressement financier, et ils durent finalement pratiquer les suppressions de services et d’emplois que l’on exigeait d’eux. C’est ainsi par exemple que sept services d’urgences ont été fermés récemment dans de grands hôpitaux londoniens.

Ainsi, si la crise du NHS fait la une des journaux cette année, si l’espérance de vie de la population et les chances de survie à une maladie grave baissent en Grande-Bretagne, l’explication en est d’abord dans le virus du profit. Le seul remède connu à ce virus s’appelle l’expropriation du capital.

Amanda HUNT