Affaire Karachi : deux ministres dans le box… 25 ans plus tard

20 Janvier 2021

Depuis le 19 janvier, Édouard Balladur, Premier ministre de 1993 à 1995, doit répondre devant la Cour de justice de la République à Paris du financement occulte de sa campagne présidentielle de 1995 par le biais de contrats d’armement, le volet financier de ce qu’on a appelé l’affaire Karachi.

À la tête du gouvernement pendant deux ans, Balladur s’était imaginé qu’il pourrait damer le pion à son « ami de trente ans » Jacques Chirac et lui ravir la présidence de la République. Si finalement Chirac l’avait emporté, c’est la question du financement de sa campagne qui ramène Balladur devant la Cour de justice, seule habilitée à juger les ministres en infraction. À ses côtés dans le box, on trouve son ex-ministre de la Défense, François Léotard. Outre l’accusation de financement occulte de la campagne électorale, ils sont accusés de complicité d’abus de biens sociaux.

C’est en 2002 à Karachi, au Pakistan, que 14 personnes, parmi lesquelles 11 employés français de la Direction des constructions navales (DCN), ont été tuées dans un attentat à la voiture piégée contre leur bus. Ces salariés venaient visiter le chantier où devait être construit un des trois sous-marins vendus par la France au Pakistan. Cette attaque n’a jamais été revendiquée.

Pendant les sept années qui ont suivi, un juge obsédé par l’antiterrorisme s’est évertué, sans succès, à voir dans l’attentat la signature d’al-Qaida. Mais en 2009 une autre piste est apparue, celle de représailles pour des commissions promises lors de contrats d’armement mais jamais versées. Les pots-de-vin étaient en effet une pratique courante dans les négociations de contrats d’armement, avant de devenir une pratique illégale, nous dit-on.

Quant à l’attentat, un versement promis par le gouvernement Balladur-Léotard n’aurait pas eu lieu. En effet l’exécutif de Chirac, qui lui a succédé, n’aurait rien versé et cette basse vengeance entre politiciens aurait été payée de leur vie par onze employés de la DCN.

Le tribunal va examiner deux contrats d’armement conclus par Balladur en 1994, portant sur trois sous-marins vendus au Pakistan pour 830 millions d’euros et deux frégates militaires vendues à l’Arabie saoudite pour trois milliards, le tout accompagné de quelques dizaines de millions destinés à graisser la patte des intermédiaires.

Pour les sous-marins destinés au Pakistan, le ministre de la Défense François Léotard avait imposé deux intermédiaires : Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir, qui avaient participé aux négociations avec l’Arabie saoudite, écartant les intermédiaires habituels de la DCN, afin de permettre le financement de la campagne de Balladur via des rétrocommissions : les deux intermédiaires devaient toucher en effet 85 % de leurs commissions dès la signature des contrats, un paiement rapide assez inédit et qui, lui, aurait été effectif. Ces sommes semblent être celles qui ont alimenté la campagne de Balladur en 1995, et aussi les doutes du Conseil constitutionnel, qui s’est étonné des importants dépôts en espèces sur son compte. Trois jours après le premier tour, 10 millions de francs et quatre sacs de billets de 500 francs étaient versés en une fois, ce que l’équipe de Balladur explique par des collectes de meetings et des vente de tee-shirts et de gadgets, ce qui est peu convaincant. Il est vrai que cela n’a pas empêché le Conseil constitutionnel de valider le compte de campagne de Balladur.

Les deux prévenus affirment bien sûr n’avoir jamais été informés de tout cela. En théorie, ils risquent jusqu’à cinq ans de prison. Mais la Cour de justice de la République, connue pour sa lenteur (les deux ministres sont jugés 25 ans après les faits), n’a jamais condamné un seul ministre à de la prison ferme. Elle préfère la relaxe, le sursis, voire la dispense de peine. On saura bientôt si elle reste fidèle à ses habitudes.

Jacques FONTENOY