USA-Russie : de l’eau dans le gaz

05 Août 2020

Un des derniers épisodes de la guerre commerciale où s’affrontent les États-Unis et la Chine a été la fermeture d’un consulat chinois par Trump, la Chine répliquant par celle d’un consulat américain. Mais ce n’est pas le seul bras de fer entre grandes puissances sur fond de crise mondiale.

Ainsi celui qui oppose les États-Unis à certains pays européens, ou plutôt à leurs géants de l’énergie : les allemands Wintershall et Uniper, l’anglo-néerlandais Shell, le français Engie et l’autrichien OMV.

L’objet du conflit est Nord Stream 2, un gazoduc qui doit acheminer du gaz russe sous la Baltique. Depuis son terminal allemand, il approvisionnerait l’Europe de l’Ouest en gaz, doublant ce que lui fournit déjà le gazoduc Nord Stream 1.

La Russie y a tout intérêt : avec le ralentissement de l’économie mondiale, ses exportations de gaz (et les devises qu’elle en retire) sont retombées à leur niveau de 2002, l’un des plus bas. Nord Stream 2 lui permettrait en outre de se passer de gazoducs datant de l’époque soviétique, qui traversent l’Ukraine et la Pologne, et que ces États ont souvent voulu fermer pour faire pression sur Moscou.

Quant aux États ouest-européens, s’ils ont cofinancé ce projet, c’est que leurs grandes sources d’approvisionnement, les gisements de gaz néerlandais et norvégien, se tarissent.

Or l’activation de Nord Stream 2, déjà reculée, devient très problématique. Fin 2019, alors que le gazoduc était achevé à 94 %, ­Trump l’avait bloqué. Arguant qu’il renforçait l’influence russe, il avait décidé que ses sous-traitants ne pourraient plus opérer en Amérique. Spécialisé dans la pose de tubes sous-marins, le suisse Allseas avait déclaré forfait. Puis, mi-juillet, le secrétaire d’État américain Pompeo a fait savoir que les sociétés, ports, assureurs, etc., liés au projet relevaient tous d’une loi de 2017 destinée à « contrer les adversaires de l’Amérique à travers les sanctions ».

Pourtant réputée fidèle alliée des États-Unis, Merkel a protesté. Comme la Fédération des industries allemandes, qui dénonce une atteinte « à la sécurité et aux investissements d’environ 1200 entreprises de douze pays ». Un porte-parole des milieux d’affaires allemands a ajouté que les États-Unis usent de « sanctions (…) pour faire valoir leurs propres intérêts économiques ». Et pour cause : s’ils attaquent « le gaz de Poutine », c’est pour promouvoir leur propre gaz, qu’ils envoient et stockent déjà, sous forme liquéfiée, en Europe, en le nommant tout simplement « gaz de la liberté ».

Appelée à la rescousse, l’Union européenne promet une concertation à 27 pour décider d’une riposte. Mais que peut-il en résulter, vu la somme de rivalités qui traversent cette « Union » ? Trump, lui, se pose en héraut des « petits » pays de l’Europe que menacerait l’arrêt du transit de gaz russe. Les dirigeants de ces pays y voient sans doute une occasion de s’abriter sous l’aile de l’Amérique pour rappeler à l’Allemagne et à la France qu’elles ne peuvent pas impunément s’essuyer les pieds sur des États de l’Union plus faibles économiquement qu’elles. Dans l’affaire, la France a préféré se taire, sans doute pour protéger des projets énergétiques situés en Amérique et en Russie.

Le monde capitaliste est ainsi fait de rivalités féroces, même entre États impérialistes dits alliés. En attendant, Nord Stream 2, dont les tubes ne serviront peut-être jamais, sauf à polluer la Baltique sur 1200 kilomètres, a déjà coûté près de dix milliards d’euros.

Pierre LAFFITTE