Algérie : le mouvement populaire un an après

26 Février 2020

Le 21 février, pour le 53e vendredi consécutif, des cortèges importants ont sillonné les principales villes d’Algérie pour réclamer la fin du « système ».

Il y a tout juste un an, le pouvoir annonçait la candidature du président Abdelaziz Bouteflika, âgé de 83 ans, à un cinquième mandat. La candidature d’un homme, au pouvoir depuis vingt ans, impotent et muet, a été l’humiliation de trop qui a fait exploser la colère populaire dans tout le pays. Répondant aux appels sur les réseaux sociaux, des millions de personnes sont descendues dans la rue et ont continué à manifester contre le système politique lui-même. Mis en place au lendemain de l’indépendance, en 1962, celui-ci a fait de l’armée la colonne vertébrale du pouvoir. Le peuple algérien demandait des comptes à des dirigeants qu’il accusait d’avoir pillé les richesses du pays.

Depuis, l’Algérie a vécu chaque semaine au rythme du mouvement populaire le plus important depuis son indépendance, le « hirak » en arabe. Le 2 avril, sous sa pression, le chef de l’armée Ahmed Gaïd Salah poussait Bouteflika à la démission, devenant le nouvel homme fort du pouvoir et tentant de donner une nouvelle image du régime par une sorte d’opération mains propres qui a conduit en prison des grands patrons, des hauts fonctionnaires, une dizaine de ministres et deux ex-Premiers ministres. Cela a marqué favorablement l’opinion populaire et a contribué à réduire l’ampleur des manifestations, sans réussir à enrayer le mouvement ; d’autant plus que les déclarations, les manœuvres de division et les intimidations de Gaïd Salah ont aussi attisé la colère de bien des manifestants.

Ceux-ci ont continué à défier le pouvoir et à rejeter toutes les solutions politiques qui émanaient de Gaïd Salah et derrière lui de l’armée. Le slogan « Un État civil et non un État militaire », n’a pas cessé d’être scandé. L’élection présidentielle prévue le 4 juillet a dû être annulée et il a fallu attendre le 13 décembre pour qu’elle ait finalement lieu malgré les manifestations et les appels au boycott.

Atteignant près de 60 %, l’abstention a été inégale selon les régions. Les illusions dans les élections et les aspirations à une certaine stabilité ont convaincu une fraction de la population de se déplacer pour voter. Abdelmadjid Tebboune a été élu dès le premier tour après une campagne où il a voulu se montrer ouvert vis-à-vis du Hirak. Il a visé l’électorat populaire en s’engageant à augmenter le salaire minimum et à supprimer l’impôt sur le revenu, l’IRG, pour les bas salaires.

Fragilisé par une forte abstention et la mort de Gaïd Salah, Tebboune a tenté de séduire ceux qui continuaient à manifester. En quête de légitimité, il a multiplié les annonces sur la moralisation de la vie publique, la lutte contre la corruption et la réforme de la constitution. Il s’est engagé à améliorer les libertés individuelles et a donné quelques gages en faisant libérer des détenus et en appelant au dialogue. Il a ainsi reçu tous les chefs de parti et personnalités liées au Hirak, des islamistes aux démocrates.

Toutes ces annonces ont eu un effet sur le mouvement, qui a nettement reflué après les élections. Mais si des manifestants ont été libérés, d’autres restent en prison et la police procède régulièrement à de nouvelles arrestations. Pour Tebboune, l’état de grâce a été de courte durée.

Avec la crise économique qui s’aggrave et le programme d’austérité annoncé, l’espoir d’un changement s’est éloigné pour les travailleurs et les classes populaires. Le chômage et l’inflation sont repartis de plus belle. Avec de nouvelles taxes et le gel des salaires, le pouvoir d’achat s’est effondré.

Une contestation sociale s’exprime donc dans tout le pays. Les protestations se multiplient pour l’accès au logement, pour réclamer le raccordement au gaz ou encore l’entretien de routes défoncées. Dans plusieurs localités, les travailleurs en contrats aidés, sous-payés, ont fait grève pour exiger une embauche qu’ils attendent depuis des années, de même que dans certaines entreprises des travailleurs qui n’ont pas été payés depuis des mois.

Depuis cinq mois, ce sont aussi les enseignants du primaire qui font grève. Organisés en comités et avec une coordination à l’échelle du pays, ils protestent contre les bas salaires et les conditions de travail dans des écoles à l’abandon. Leur manifestation nationale, lundi 24 février à Alger, a dû faire face à la répression. De même, contre une grève des personnels navigants et commerciaux d’Air Algérie partie de la base lundi 17 février, des suspensions de postes ont été prononcées. Tebboune a condamné ces mouvements en parlant de grèves anarchiques et manipulées.

De nombreuses entreprises publiques et privées sont à l’arrêt. Des dizaines de milliers de travailleurs ont été mis au chômage technique ou licenciés. 60 % des entreprises du bâtiment ont mis la clé sous la porte, plus d’un million d’emplois liés à ce secteur seraient menacés. Les faillites sont nombreuses dans le secteur du commerce et de la distribution. L’avenir apparaît sombre pour des millions de travailleurs inquiets de perdre un salaire qui fait vivre toute une famille.

Pour renflouer les caisses de l’État, Tebboune va continuer les attaques à l’encontre des classes populaires. Il va sans doute contracter une dette auprès du FMI, qui a dans sa ligne de mire les subventions sur le gaz, l’essence et les produits de première nécessité. Les travailleurs n’auront pas d’autre choix que de lutter pour imposer leur droit à l’existence.

Ce mouvement populaire a été un sursaut de dignité, mettant un terme à des années de résignation et exprimant avant tout des aspirations démocratiques. Aucune direction vraiment reconnue n’en a surgi. De nombreuses forces politiques existantes y participent en tentant de s’en servir, des démocrates du PAD – le Pacte de l’Alternative démocratique – à ceux de « Dynamique de la société civile » et aux islamistes de toutes obédiences, mais aucune n’a réussi à s’imposer à sa tête. Et si ces forces sont en concurrence entre elles, aucune des solutions qu’elles préconisent ne met en cause les intérêts de la bourgeoisie algérienne. Au nom de la démocratie et de l’unité du mouvement, les intérêts des classes populaires sont ignorés.

Si les partis restant sur le terrain de la bourgeoisie sont nombreux, le parti capable de défendre les intérêts des travailleurs reste à construire. Pour ceux-ci, la démocratie restera un mot creux, s’ils sont sans emploi, dans l’impossibilité de nourrir leur famille, de se soigner, d’avoir un logement et de vivre dignement. Elle restera un mot creux s’ils sont privés de tout droit, notamment celui de se réunir, de faire grève, de construire librement des syndicats.

À ce jour le mouvement populaire n’a pas obtenu de réponse à toutes ces aspirations. Mais grâce à lui, la peur a disparu. Sa persistance, sa capacité à exprimer le mécontentement continuent à mettre le gouvernement sous surveillance. La détermination de centaines de milliers de femmes et d’hommes à lutter contre un système qu’ils jugent injuste est un espoir pour l’avenir.

Leïla Wahda