La grève de 2009 aux Antilles

06 Février 2019

Le 20 janvier 2009, commençait en Guadeloupe un mouvement social d’ampleur historique qui allait durer 44 jours. Le 5 février, les travailleurs de Martinique entraient en grève à leur tour.

Dès le dernier trimestre de l’année 2008, la tension aux Antilles était palpable tant le chômage massif et la flambée des prix de l’essence et des produits de première nécessité mettaient le couteau sous la gorge de la population.

Le 5 décembre 2008 en Guadeloupe, l’UGTG – le principal syndicat de l’île, indépendantiste, – avait proposé aux autres organisations syndicales et aux organisations politiques nationalistes et du mouvement ouvrier d’organiser avant Noël une manifestation « pour la baisse du prix de l’essence ». Sentant le potentiel de cette manifestation, les présidents des deux collectivités (région et département) avaient tenté de la désamorcer en suscitant une action des petits patrons du secteur des transports. Au bout de trois jours, ils obtenaient une baisse de 20 centimes du prix à la pompe… moyennant le versement de 3 millions d’euros d’argent public à l’entreprise qui a le monopole du raffinage aux Antilles, la SARA ! Le Medef déclara comprendre les transporteurs, mais désapprouver la méthode, « dans la mesure où nous pourrons plus difficilement reprocher aux salariés d’en faire autant »

La manifestation syndicale du 16 décembre fut un succès. Avec près de 8 000 manifestants, elle attira, au-delà des cercles militants et des travailleurs les plus combatifs, des milliers de personnes, en particulier des mères de famille.

Les quarante-neuf organisations regroupées dans l’action commune étaient, outre l’UGTG et la CGTG, le second syndicat de l’île, des organisations syndicales, politiques (Parti communiste guadeloupéen, Combat ouvrier, UPLG), culturelles de quartier, des associations de locataires, d’usagers de l’eau, d’handicapés, de consommateurs. Un cahier de revendications fut établi avec des « revendications immédiates » comme l’augmentation de 200 euros net pour tous les salaires jusqu’à 1,4 smic. Le Liyannaj kont pwofitasyon (LKP, « Alliance contre les abus ») était né. Il appela à la grève générale « à partir du 20 janvier 2009 ».

Une mobilisation populaire historique

Dès le début, la mobilisation des grévistes, rejoints par les habitants des quartiers populaires, fut un succès. Lorsqu’au bout de trois jours les autorités manifestèrent la volonté de négocier, les représentants du LKP exigèrent de négocier tout, globalement, entre les quarante-neuf délégués à l’initiative de la grève d’un côté, et l’État, les élus, les organisations patronales de l’autre, et de le faire publiquement : filmées, les discussions étaient retransmises pour les centaines de personnes massées autour du lieu de la négociation et sur les médias locaux. Pendant quatre jours, on pouvait, en marchant dans les rues quasi désertes de Pointe-à-Pitre, suivre « en stéréo » les négociations diffusées par chaque fenêtre, chaque boutique… La combativité des militants face aux notables et à l’État vengeait les pauvres et les travailleurs, tandis que les autorités et le patronat, incapables de répondre honnêtement aux délégués, se ridiculisaient aux yeux de tous. C’est probablement là que le LKP gagna la sympathie d’une grande partie de la population.

Devant tant de pression, le 27 janvier, le préfet annonça son refus de négocier ainsi et quitta la salle. La crainte d’une répression féroce, souvenir des massacres de mai 1967, provoqua une réaction massive de la population. Le 30 janvier, 50 000 personnes défilaient à Pointe-à-Pitre, soit près du quart de la population active de l’île, certains ayant fait vingt kilomètres à pied pour venir manifester car il n’y avait plus de transports ni d’essence depuis onze jours. Au même moment en Martinique, le succès du mouvement encourageait l’intersyndicale réunie autour du principal syndicat, la CGTM, à appeler à la grève à partir du 5 février.

Les préfets exhortaient au « retour à la normale » et réquisitionnaient les stations-service. Et chaque jour, des centaines, parfois des milliers de travailleurs en « grève marchante », une tradition des Antilles, passaient d’entreprise en entreprise, exerçant une pression fraternelle efficace sur les salariés, et obligeant les patrons qui avaient pris au sérieux les directives des préfectures et du Medef à rebaisser le rideau.

Les barrages

L’intimidation ne fit pas reculer le mouvement. À partir du 16 février, des barrages se multiplièrent sur toutes les routes de Guadeloupe et le blocage devint total. La population s’y réunissait dans la journée, tandis que la nuit, la jeunesse déshéritée affrontait la police. Le 18 février, Jacques Bino, un militant de la CGTG, fut tué par balles dans un quartier chaud où des coups de fusil partaient entre policiers et jeunes. La grève durant depuis des semaines, le LKP soulagea quelque peu la population victime de privations. Il autorisa les stations-service à rouvrir pendant un jour sans que le retour du carburant dans les véhicules se traduise par celui des travailleurs dans les entreprises comme l’espérait le Medef. Il organisa avec les petits agriculteurs la vente directe de produits alimentaires lors de marchés improvisés. Certains syndicats organisèrent même la distribution de bouteilles de gaz butane dans les campagnes.

Un succès matériel et moral !

Le 26 février en Guadeloupe, un accord – « l’accord Bino » du nom du syndicaliste tué – était conclu entre le LKP et des organisations patronales. Les travailleurs gagnaient 200 euros d’augmentation sur les bas salaires et même si 150 euros devaient être versés par l’État et les collectivités durant trois ans, c’était au moins des subventions publiques qui allaient pour une fois dans la poche des travailleurs.

Début mars en Martinique, les possédants békés tentèrent une démonstration de force en faisant converger vers Fort-de-France un convoi de lourds engins agricoles « contre la grève ». Mais ils furent arrêtés par les jeunes du quartier populaire de Trénelle qui les mirent en déroute.

En Guadeloupe, après quarante-quatre jours de grève, un accord en 164 points était signé le 4 mars.

En Martinique, c’est le 14 mars que l’accord intervint après trente-huit jours de grève. Les travailleurs gagnèrent 200 euros net jusqu’à 1,4 smic, à charge en partie de l’employeur en fonction de la taille de l’entreprise, l’État et les collectivités devant payer le reste.

Dans les deux îles, une série d’accords concernant la baisse des prix, le gel des loyers, le problème du foncier agricole, la pêche, l’enseignement, la culture etc., furent signés.

Si la grève générale et la mobilisation populaire de 2009 n’ont pas été un mouvement révolutionnaire, ni même prérévolutionnaire, elles ont laissé des traces. Dans l’esprit d’une minorité de travailleurs parmi les plus combatifs, il reste la fierté d’avoir créé ensemble une force sociale considérable, avec le soutien actif d’une grande partie de la population laborieuse. Il y a aussi la fierté d’avoir attiré l’intérêt de l’opinion mondiale sur cette fièvre sociale dans ces deux petites îles des Antilles. Et il reste le souvenir qu’il est possible de faire très peur aux riches békés, au grand patronat et au gouvernement à leur service, montrant aux exploités la voie à suivre.

Hector Martin