Égypte : Sissi bétonne sa réélection

28 Mars 2018

Quatre ans après sa première élection, quelques mois après le coup d’État du 30 juin 2013 qui avait mis fin au pouvoir de Morsi, le président membre des Frères musulmans, l’ex-maréchal al-Sissi s’est présenté pour un second mandat.

« Avec vous pour l’Égypte », proclamait un des principaux slogans de campagne d’al-Sissi pour le scrutin organisé du 26 au 28 mars. En fait de campagne, Sissi et le pouvoir ont surtout œuvré à trouver un challenger afin de donner au scrutin, pour la galerie exclusivement, une apparence démocratique. L’autre candidat, Moussa Moustafa Moussa, dirigeant d’un petit parti de droite, ne peut en effet être qualifié d’opposant puisque, il y a peu, il faisait campagne pour Sissi. En bon serviteur, cet homme d’affaires a accepté d’être l’homme de la situation et a poussé la bonne volonté jusqu’à proposer une alternative économique qu’il nomme « le capitalisme libéral », qui consisterait à rouvrir deux mille usines laissées à l’abandon dans le pays.

En fait, Sissi, près de cinq ans après son accession au pouvoir politique, a semblé craindre qu’un mécontentement puisse s’exprimer sur le nom d’un opposant, quel qu’il soit. Il ne semble même pas sûr de l’unanimité sur son nom au sein de l’état-major, comme le démontrent les limogeages au plus haut niveau – celui du chef du service des renseignements, par exemple – et l’élimination des potentiels rivaux parmi ses pairs.

Aucune des aspirations des manifestants de janvier 2011, qui avaient obtenu le départ de Moubarak, n’a été satisfaite. Le pain, la liberté, sont toujours aux abonnés absents : pour près de la moitié des 95 ou 100 millions d’habitants en ce qui concerne le pain ; pour tous les opposants, contre le pouvoir ou contre leurs patrons, pour la liberté.

L’arsenal législatif, déjà consistant sous la dictature de Moubarak, s’est enrichi sous celle de Sissi. La loi de 2013, interdisant de fait toute manifestation ou rassemblement, a permis au pouvoir d’arrêter préventivement des milliers d’opposants, dont beaucoup croupissent encore dans les geôles où l’on bat, où l’on torture. Au cours de manifestations, notamment celles, massives, contre la cession à l’Arabie saoudite de deux îles de la mer Rouge, les arrestations se sont multipliées.

L’état d’urgence, déjà renouvelé trois fois après les attentats attribués à Daech, contre des églises coptes, contre une mosquée en décembre dernier, sert de justificatif au durcissement de la répression. Au nom de la lutte contre le terrorisme, celui des groupes djihadistes dans le Sinaï ou les hypothétiques actions émanant du parti des Frères musulmans, interdit et décimé, Sissi justifie l’écrasement des libertés : d’expression, de rassemblement, de presse. Les ouvriers grévistes sont immédiatement qualifiés de terroristes et, à ce titre, traduits devant les tribunaux militaires aux funestes conclusions. Un simple drapeau arc-en-ciel brandi dans un concert entraîne coups et arrestation. Une chanteuse populaire qui moquait les « eaux sales du Nil » en a pris pour six mois. Les ONG, en particulier de défense des droits de l’homme, sont interdites pour avoir « reçu des fonds de l’étranger ». Au dernier semestre, 496 sites Internet ont été bloqués, qu’ils soient d’information sociale ou politique, qu’ils évoquent des mouvements ou protestent au nom des droits de l’homme. Les poursuites contre quiconque se déclare athée continuent.

Les mesures sévères prises par le gouvernement pour répondre aux prescriptions de la finance mondiale, l’inflation ainsi que la dévaluation de la livre égyptienne, ont aggravé la vie des couches populaires, triplant les prix tandis que les salaires stagnent au plus bas. Les dépenses d’armement, conclues notamment avec la France et l’Italie, ainsi que l’assurance qu’il maintiendra dans ce pays stratégique l’ordre et la stabilité, valent à Sissi le soutien des grandes puissances. Mais pour se prévaloir de celui de la population égyptienne, mieux vaut certainement une élection bien organisée.

Viviane LAFONT