Russie : un pouvoir qui hait Octobre 1917

08 Novembre 2017

Si les autorités russes avaient pu effacer le 7 novembre 1917 du calendrier, elles l’auraient fait. À défaut, elles ont décidé d’en faire un non-événement, même si, dans la population, ce jour reste une grande date qu’elle associe à la révolution d’Octobre et à l’instauration du pouvoir des ouvriers et des paysans.

Du temps de l’Union soviétique, c’était jour de fête nationale. Dans la Russie de Poutine, qui a repris les armoiries du tsarisme et qui ne jure que par la grandeur retrouvée de l’État, il n’est plus question de commémorer une révolution qui a été l’œuvre des travailleurs, qui a instauré leur pouvoir et qui a ébranlé l’ordre des nantis dans le monde entier.

À la place, Poutine a promu le 4 novembre Jour de l’union et de la réconciliation, en exaltant ce jour de… 1612 où une milice conduite par un noble et un roturier chassa les troupes polonaises de Moscou. Prôner l’union et bannir le mot révolution est logique de la part de ce régime réactionnaire et conservateur qui se sait instable. Autoritaire, il l’est d’autant plus qu’il craint comme la peste qu’éclate la colère de la population contre la minorité de parasites qu’il représente et qui s’enrichissent en pillant le pays.

Mais, même en censurant à tout-va, il n’était pas possible au Kremlin d’ignorer complètement Octobre. Alors, il a créé une commission chargée d’organiser un centenaire a minima : avec des expositions, mais sans manifestations, à caractère seulement culturel ou scientifique et reléguées de préférence en des lieux peu fréquentés. Cela en renvoyant dos à dos Rouges et Blancs, en noyant les moments clés de la révolution dans le flot des événements, en minorant l’intervention consciente des masses, en gommant le rôle de Lénine et du Parti bolchevique, ou en le caricaturant comme dans la série en trois épisodes sur Trotsky qui passe – une première – à la télévision. D’autres chaînes ont programmé des documentaires sur 1917, mais qui consacraient souvent la moitié du temps à vanter les réalisations du tsarisme et dont la tonalité s’inspirait des écrits historiques les plus promonarchistes de Soljenitsyne.

Pour tenir l’organisme chargé de donner une vision de 1917 qui convienne au pouvoir, Poutine a nommé un de ses fidèles, Sergueï Narychkine. Outre qu’il préside la Douma et est un des dirigeants du parti présidentiel, celui-ci dirige une des structures de force sur lesquelles s’appuie le régime : le service du renseignement extérieur.

En vue de la présidentielle de mars 2018 à laquelle il devrait se présenter, Poutine évite d’intervenir publiquement sur 1917, ce qui pourrait heurter des électeurs. Mais il a laissé ses lieutenants s’en prendre à maintes reprises à la révolution et aux révolutionnaires.

C’est ce qu’illustrent les déboires récents du film Matilda. Voulant humaniser l’image du tsar que les travailleurs renversèrent en février 1917, Matilda relate la liaison du futur Nicolas II avec une danseuse. Cela a suffi pour que ce film soit conspué par des manifestants orthodoxes et nationalistes, dénoncé dans les médias et à la Douma. Son réalisateur a été visé par un attentat, son avocat aussi, des salles projetant ce film ont été incendiées, des villes l’ont interdit… Le tout sans que le Kremlin fasse même mine de s’en émouvoir. C’est que le régime russe a fait de ce tsar, massacreur d’ouvriers et instigateur de pogromes antisémites, un héros national. L’Église orthodoxe l’a même canonisé.

Comble de la dérision, un député du KPRF – le Parti communiste de la fédération de Russie qui, lui, a marqué le 7 novembre en organisant des concerts et des rassemblements dans l’esprit du régime stalinien, les moyens en moins – a pris à la Douma la tête d’un groupe inter-parti pour défendre, dit-il, les valeurs chrétiennes de la Russie, que ce film et de mauvais patriotes mettraient à mal. Il est vrai que sur ce terrain, comme sur celui de la célébration du dictateur Staline dont ils font un champion de la grandeur de l’État russe, Poutine et le KPRF ne manquent pas une occasion de faire cause commune.

Un siècle après Octobre 1917, le pouvoir russe, ses soutiens et ceux qu’il protège affichent leur camp : celui de la réaction la plus crasse et, finalement, des exploiteurs.

Pierre LAFFITTE