Kazakhstan : Poutine au secours d’un pouvoir mafieux et des trusts du pétrole

12 Janvier 2022

C’est à un soulèvement à l’échelle du pays que viennent de se trouver confrontés les dirigeants du Kazakhstan. Cette ancienne république soviétique d’Asie centrale, vaste comme cinq fois la France, compte 19 millions d’habitants et détient, entre autres, une bonne part des réserves mondiales connues d’uranium, de gaz, de pétrole et de charbon.

La propagande du président kazakh Kasym-Jomart Tokaev a inventé la fable d’une attaque menée par des « milliers de terroristes et de bandits » qu’orchestrait un « centre depuis l’étranger ». Ce que lui-même a contredit à sa façon quand, au troisième jour d’une contestation qui s’étendait, il a dû reconnaître son caractère populaire et ouvrier. Décrétant l’état d’exception, Tokaev a en effet interdit les grèves, qui se multipliaient, et annulé pour six mois d’énormes hausses de prix, dont celles des carburants survenue le 1er janvier.

Tokaev en a rejeté la responsabilité sur le gouvernement, qu’il a renvoyé. Et il a saisi l’occasion de se débarrasser de son mentor, Noursoultan Nazarbaïev qui, après avoir dirigé le pays depuis l’époque de l’URSS, l’avait nommé président en 2019, tout en gardant la haute main sur le pouvoir en tant que président à vie du Conseil de sécurité.

Cet autocrate mégalomane avait aussi débaptisé la capitale, Astana, qui s’appelle désormais Noursoultan, du prénom de celui qui s’est autoproclamé Chef de la nation. La population, elle, vomissait Nazarbaïev en qui elle voyait le parrain du régime, au sens mafieux du terme, et l’incarnation d’une bureaucratie enrichie à milliards dans la corruption. Promu fusible, il a donc sauté, et certains de ses proches ont perdu des postes clés au sommet du pouvoir au profit du clan de Tokaev. Mais rien de fondamental n’a changé pour la population.

Partie de l’ouest, la colère a continué à s’étendre à d’autres régions. Des rives de la mer Caspienne, où les sites d’exploitation des hydrocarbures concentrent des dizaines de milliers d’ouvriers, elle a gagné le nord et surtout le sud, où se trouve Almaty, ancienne Alma-Ata, la capitale économique. Là, des affrontements ont opposé l’armée et la police d’une part, des manifestants de l’autre, dont certains ont pillé des armureries et ont réussi à incendier l’ex-résidence présidentielle.

Dans plusieurs villes, des manifestants ont parfois obtenu la neutralité bienveillante de policiers et de soldats, qui les ont laissés s’emparer de bâtiments officiels. La situation lui échappant de plus en plus, Tokaev a alors ordonné de tirer pour tuer et appelé à la rescousse son voisin du nord, le président russe.

La veille de l’envoi de parachutistes russes au Kazakhstan, le gouvernement russe affirmait que personne ne devait s’immiscer dans une affaire intérieure à ce pays. Mais en même temps, pour préparer l’opinion russe à une intervention militaire, le Kremlin inondait les médias de fausses informations censées prouver l’implication de terroristes islamistes, de pillards, de bandits venus d’autres pays, de violeurs et de nationalistes antirusses dans un Kazakhstan dont un cinquième de la population est russe. Quand Tokaev a dénoncé une « opération de déstabilisation menée de l’étranger par un centre organisé », Poutine avait enfin son prétexte pour envoyer troupes et tanks au Kazakhstan.

Le président russe avait les mains d’autant plus libres que les États occidentaux n’ont même pas fait semblant de soutenir ce peuple dressé contre un régime tyrannique. Alors même que le pouvoir kazakh annonçait 160 morts et 6 000 arrestations, et il ne s’agit que de chiffres officiels et provisoires, l’Union européenne a osé en appeler à « la reprise du dialogue » ! Quant aux États-Unis, si prompts à dénoncer depuis des mois les visées guerrières réelles ou supposées du Kremlin en Ukraine, là, ils prônent « la retenue dans la restauration de l’ordre ».

Les puissances impérialistes ont préféré que la soldatesque de Poutine se charge de mettre au pas une population dont l’irruption sur la scène politique gênait les affaires des géants américains, britanniques et français du gaz, du pétrole, de la métallurgie, de l’atome. British Gaz, Chevron, Exxon Mobil, TotalEnergies, Arcelor, Oreno (ex-Areva) et des sociétés chinoises de premier plan considèrent le Kazakhstan comme un Eldorado. Ils attendent du pouvoir local ou russe qu’il fasse tout pour que cela continue. Et la perspective que le pétrole, le gaz ou l’uranium du Kazakhstan se teinte du sang de manifestants ouvriers n’a rien pour les gêner, tant que continue à couler le flot de leurs profits.

Depuis trente ans que l’URSS a disparu, les clans dirigeants de la bureaucratie kazakh ont entrepris de monnayer les ressources minérales du pays en les livrant aux appétits des grands groupes mondiaux. Ils défendent cette rente parasitaire et les intérêts des géants du capitalisme avec, au besoin, l’aide intéressée du maître du Kremlin. Poutine, qui y trouve matière à affirmer son pays en tant que puissance internationale, renoue là avec le rôle de la Grande Russie que sa propagande ne cesse d’encenser. C’est aussi celle de Staline qui, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, préserva l’ordre mondial en Europe centrale et orientale en y écrasant toute possibilité de révolution ouvrière. Cette politique fut plus encore celle des tsars et de leurs cosaques qui, tout au long du 19e siècle, servirent de gendarmes contre les peuples d’Europe.

Mais même portée par les vœux de la bourgeoisie mondiale, rien ne dit que l’intervention russe suffira à briser toute contestation. Il y a juste dix ans, le régime kazakh avait déjà procédé à un bain de sang contre des grévistes du gaz et du pétrole, puis fait tomber de lourdes condamnations contre des ouvriers et des syndicalistes qui le défiaient. Cela se passait à Janaozen, cette même ville qui a lancé la lutte contre les hausses de prix et contre le régime en ce début d’année. Ces derniers mois, les travailleurs des hydrocarbures et des transports y ont aussi, malgré la loi, mené des grèves et gagné des augmentations de salaires et des améliorations de leurs conditions de travail.

Pierre LAFFITTE