Djihadisme : un produit de l’impérialisme pourrissant

28 Octobre 2020

Bien qu’il semble avoir agi seul, l’auteur de la décapitation de Samuel Paty s’est largement inspiré de l’idéologie religieuse et des méthodes des groupes djihadistes qui sévissent au Moyen-Orient.

Les gouvernements des puissances occidentales ont beau présenter Daech comme leur pire ennemi, ils sont pour beaucoup dans l’essor de la mouvance intégriste et djihadiste. Au Moyen-Orient, après la Première Guerre mondiale, pour faire contrepoids à l’essor de forces anticolonialistes, nationalistes ou qui se revendiquaient du communisme, les puissances occidentales ont ainsi favorisé les mouvements les plus réactionnaires, tels les Frères musulmans, dont l’objectif était d’imposer la charia comme fondement de l’organisation politique et sociale.

Par la suite, les dirigeants impérialistes saisirent toutes les occasions d’affaiblir les régimes nationalistes liés à l’URSS et qui s’étaient mis en place en Égypte, en Irak et en Syrie après 1945. Ces régimes apparaissaient progressistes, avec une certaine laïcité , le droit à l’instruction pour les femmes, comparés à la monarchie saoudienne moyenâgeuse où la charia était en vigueur. Le soutien de l’impérialisme américain à cette dernière favorisait un des courants les plus réactionnaires de l’islam, le wahhabisme. L’Arabie saoudite put financer les organisations musulmanes les plus intégristes, qui eurent des facilités matérielles et financières pour s’implanter dans tous les pays.

En Afghanistan, dans les années 1980, la CIA et le régime saoudien agirent conjointement pour renverser le gouvernement de Kaboul soutenu par les troupes soviétiques. Ils financèrent des camps d’entraînement et l’armement de la guérilla la plus intégriste. C’est dans ces camps que le Saoudien Oussama Ben Laden, missionné par les services secrets de son pays, tissa un réseau avec les djihadistes qui affluaient des pays musulmans et s’illustrèrent par des atrocités contre la population afghane. Ben Laden recruta parmi ces hommes pour former dès 1987 al-Qaida.

En 1989, après le retrait de l’armée soviétique d’Afghanistan, une partie des djihadistes poursuivirent leur combat auprès des talibans, tandis que d’autres rentrèrent dans leur pays. En Algérie, leur retour coïncida avec l’ascension du FIS, (Front islamique du salut). En 1991, l’annulation des élections par l’état-major de l’armée afin d’empêcher le FIS d’accéder au pouvoir déclencha une guerre menée par différentes guérillas islamistes, renforcées par l’expérience des commandants « afghans ».

Les GIA (Groupes islamistes armés) semèrent alors la terreur au sein de la population. Tous ceux qui ne respectaient pas la charia étaient considérés comme des mécréants bons à être anéantis. Durant cette décennie noire, la vie de la population fut ponctuée par des attentats ciblés, des intimidations, des kidnappings, des viols et des massacres.

Ben Laden, qui avait tenté sans succès de rallier les groupes algériens à al-Qaida, organisa des attentats contre ses anciens commanditaires. En 1998, il visa des ambassades américaines en Afrique, puis en 2000 des navires de guerre stationnés au Yémen. Après l’attentat du 11 septembre 2001, le prestige de Ben Laden s’étendit parmi les groupes djihadistes du monde entier, dont beaucoup lui firent allégeance.

Après 2001, les États-Unis et leurs alliés déclarèrent leur « guerre au terrorisme ». Fin 2001, le régime des talibans, qui abritait Ben Laden, était renversé. Puis la menace plana sur l’Irak. En 2003, sur la base du mensonge qui accusait l’Irak de disposer d’armes de destruction massive, un déluge de feu s’abattit sur le pays. Saddam Hussein fut pendu. L’armée et l’administration irakiennes furent démantelées. Les autorités d’occupation américaines dressèrent les Irakiens les uns contre les autres en fonction de leur confession. Elles s’appuyèrent sur des partis religieux chiites, qualifiés jusqu’alors de terroristes.

Le chaos irakien devint le nouveau point de ralliement des aspirants djihadistes de tous pays. Ils pouvaient y défier la première armée du monde. Les milices d’al-­Qaida étaient armées et financées par des fonds en provenance des monarchies pétrolières, soucieuses d’affaiblir le nouveau gouvernement de Bagdad, très lié à leur rival iranien.

Daech, une nouvelle organisation terroriste ­ultra-violente, naquit du chaos irakien et des entrailles d’al-Qaida en Irak. Son leader, Abou Omar al-Baghdadi, affichait sa volonté de créer en Irak un État islamique, ou califat. Il disait vouloir venger les populations sunnites marginalisées par le nouveau pouvoir. Cependant la violence de ses attaques suicides et ses méthodes de gangster l’isolaient de la population sunnite qu’il prétendait représenter.

En 2011, quand les troupes américaines quittèrent l’Irak, Daech sut capter la révolte des jeunes sunnites victimes de la répression menée par le gouvernement irakien. Au même moment, en Syrie, la contestation sociale et politique du régime de Bachar al-Assad débouchait sur une guerre civile. Pas mécontentes de voir Assad affaibli, les puissances impérialistes laissèrent agir leurs alliés locaux, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, hostiles au régime d’Assad, face à l’Iran principal soutien du régime syrien. La Syrie devint l’arène où ces États se livrèrent une guerre par milices interposées, avec un soutien discret des grandes puissances.

Toutes ces manœuvres profitèrent à al-Baghdadi, qui saisit l’opportunité que lui offrait la guerre civile. Ses hommes aguerris pénétrèrent en Syrie et prirent le contrôle de territoires entiers dans l’est du pays, attirant les combattants étrangers, les armes et les fonds en provenance d’Arabie saoudite. Après s’être renforcées en Syrie, les milices de Daech investirent de nouveau l’Irak et prirent Falloujah puis Mossoul.

En proclamant un califat à cheval entre la Syrie et l’Irak, al-Baghdadi échappait au contrôle de forces qui avaient voulu l’utiliser mais n’avaient fait que le renforcer. La guerre menée contre lui par la coalition impérialiste lui conférait une aura auprès de milliers de jeunes prêts à venir l’aider. La population locale, en revanche, était ramenée des siècles en arrière. Soumise à la charia et à la surveillance d’une police religieuse, elle risquait la décapitation, la lapidation ou la crucifixion.

Si, depuis 2019, la guerre contre Daech est officiellement terminée, Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, reconnaissait que « l’État islamique (Daech) n’est pas défait sur le fond et qu’il y a toujours des cellules clandestines en Irak ». Oui, rien n’est réglé.

Les attentats qui sont commis ici en France sont l’écho persistant des sales guerres qu’a menées et mène l’impérialisme. L’attraction qu’exerce Daech auprès d’une fraction de la jeunesse désorientée est toujours présente. Avec ou sans ordres, de façon individuelle ou en commando, le courant djihadiste peut inspirer des attentats en France ou dans les pays voisins.

La classe ouvrière et les classes populaires dites musulmanes sont instrumentalisées, désignées comme boucs émissaires par l’extrême droite raciste, ou sommées par les intégristes de se conformer à l’idéologie religieuse qu’ils veulent lui imposer. Les uns et les autres sont pour le maintien d’un ordre social injuste et d’un système capitaliste en complète putréfaction, qui ne méritent que d’être renversés.

Leïla Wahda