Sécurité sociale : mythe et réalité

19 Février 2020

Mardi 11 février, jour anniversaire de sa mort, LHumanité et les députés du PCF ont rappelé qu’Ambroise Croizat, dirigeant de la CGT et du PCF, était ministre du Travail entre 1945 et 1947. C’est sous son ministère que furent institués la Sécurité sociale et le système des retraites, pour ne parler que des réformes les plus marquantes.

Le PCF mais aussi la CGT, le mouvement de Mélenchon et d’autres n’ont de cesse de répéter que les mesures sociales prises par les gouvernements PCF-PS-MRP, avec puis sans de Gaulle, étaient une œuvre de justice sans équivalent et ils en parlent aujourd’hui comme d’un paradis perdu. Il ne s’agit pas de nier que la Sécurité sociale, par exemple, fut un progrès notable pour toute une partie de la classe travailleuse. Aujourd’hui, contre la politique des gouvernements successifs et du grand patronat, il faut s’opposer à tous les reculs concernant la Sécurité sociale, les retraites, les services publics, etc. Mais cela ne doit pas empêcher de se demander de quel prix la classe ouvrière a payé, et paye encore, le compromis passé à la Libération entre le PCF, l’État et le grand patronat.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le système de domination impérialiste était ébranlé. Les destructions sans nombre, les régimes de terreur, la compromission évidente du grand patronat avec tous les fauteurs de guerre, la misère profonde dans les métropoles détruites, la révolte grandissante dans les colonies pouvaient, comme entre 1917 et 1921, ouvrir la voie à une vague révolutionnaire. Bien loin alors de saisir l’occasion, le PCF, et tous les partis staliniens avec lui, contribuèrent à rétablir l’ordre capitaliste, dans le cadre de l’accord général passé entre la Russie de Staline et les États-Unis de Roosevelt. L’appareil du PCF y gagna son intégration dans la société bourgeoise, des postes de ministres et d’administrateurs divers, et la gestion des caisses de Sécurité sociale qu’il invitait les militants à créer « de leurs mains », comme disait Croizat.

Participer à la reconstruction de la France impliquait aussi que les militants du PCF se transforment en gardes-chiourme de la classe ouvrière. Dans ces années-là il fallait produire, produire encore, avec rien dans le ventre et pas grand-chose sur le dos. La CGT, celle de Croizat, s’opposait aux grèves et demandait aux mineurs, entre autres, de se tuer littéralement à la tâche. Bien loin de défendre les intérêts des travailleurs, la CGT les dissuadait de défendre leurs conditions de vie les plus élémentaires, jusqu’à ce que la marmite explose avec les grèves de 1947. Dans la même période, les marges des entreprises et les profits patronaux retrouvaient des couleurs.

Plus grave encore, car les travailleurs en paient toujours le prix politique, le PCF s’opposa aux révoltes dans l’Empire colonial. Ses ministres approuvèrent les féroces répressions en Algérie, en Indochine, au Sénégal, à Madagascar. Loin de soutenir les peuples en révolte et d’appeler les travailleurs de métropole à faire de même, le PCF les couvrit d’injures. La direction des révoltes échut alors aux nationalistes, la coupure entre prolétaires de la métropole et prolétaires des colonies perdura, l’alliance nécessaire entre eux ne fut pas scellée. Une opportunité révolutionnaire fut alors sabotée en pleine conscience. Le PCF joua alors, à la suite de Staline, le rôle de gardien de l’ordre impérialiste précisément au moment où la révolte éclatait, c’est-à-dire au moment décisif.

Bon an mal an, le système social construit sur ce compromis, à l’usage des seuls travailleurs de la métropole ayant des papiers en bonne et due forme, a perduré jusqu’à nos jours. Mais il est attaqué et prend l’eau de toutes parts depuis que la crise pousse les capitalistes à détrousser le monde du travail pour sauver leurs profits. La réforme des retraites de Macron-Philippe n’est que le dernier, mais pas l’ultime coup d’une longue série.

La poursuite de ces contre-réformes tend à ramener la classe travailleuse à sa condition première, l’exploitation sans fard. D’une certaine façon Ambroise Croizat, qui n’avait peut-être pas tout oublié de sa jeunesse d’ouvrier révolutionnaire, l’avait prévu, qui disait en effet : « Il ne faut pas parler d’acquis sociaux mais de conquis sociaux, car le patronat ne renonce jamais. » Cela ne l’a pas empêché, en bon réformiste, de servir à la bourgeoisie le moyen de se sortir d’un mauvais pas.

Paul GALOIS