Coquille Saint-Jacques : pêche et concurrence

05 Septembre 2018

La télévision a montré, et monté en épingle, la « bataille navale » entre pêcheurs anglais et français, en baie de Seine, autour des gisements de coquilles Saint-Jacques, la nuit du 28 août. Depuis, alors que des négociations entre pêcheurs devaient débuter le 5 septembre, les ministres de la Pêche des deux pays ont parlé d’envoyer des navires militaires sur zone. Il s’agirait, disent-ils, uniquement de faire respecter le droit. Mais lequel ?

Il y a au moins trois règlements en concurrence. Le droit européen oblige simplement à pêcher des coquilles ayant plus de 10 cm de diamètre, dans les zones reconnues par les traités, dont la baie de Seine où les pêcheurs anglais ont des « droits historiques ». Les pêcheurs de Saint-Jacques des côtes françaises ont, d’autre part, créé leur propre règlement. Il comprend la limitation drastique des quantités pêchées, l’encadrement des périodes et même des heures de pêche, un réensemencement des gisements avec du naissain élevé en laboratoire, financé par les licences de pêche, onéreuses et accordées en petit nombre. La ressource est ainsi stable. Son prix de vente en fait un produit de luxe assurant un revenu correct à un petit nombre de patrons pêcheurs et un salaire variable à leurs équipages.

Le troisième règlement consiste en un accord, à clauses variables et incomplètes, entre pêcheurs des deux pays. L’intervention musclée des pêcheurs normands fait suite à ce qu’ils considèrent comme une rupture de ce dernier accord. Ils reprochent aux grands bateaux anglais de faire des prélèvements énormes sans participer au renouvellement de la ressource, ni même s’en soucier.

À cette tension ancienne viennent s’ajouter la perspective du Brexit et de la redéfinition des zones de pêche qui en découlera fatalement entre la Grande-Bretagne, l’Irlande, les pays riverains de la Manche et de la mer du Nord. Les pêcheurs français des ports du nord travaillent essentiellement, géographie oblige, dans les zones britanniques. Ils y ont autant de « droits historiques » que les pêcheurs britanniques en ont sur la baie de Seine, et pour la même raison : la mer, les poissons et les coquillages, même nés en laboratoire, se moquent des frontières et les pêcheurs les suivent du moins jusqu’à ce qu’ils tombent sur les gardes-côtes.

Les ministres concernés et les représentants des organisations de pêcheurs, des grandes sociétés de pêche et de transformation des produits de la mer trouveront sans doute, et au moins pour un certain temps, un nouvel accord tant sur les coquilles que sur les zones de pêche. Il respectera, ou non, la niche écologique et économique construite par les pêcheurs, ou plutôt les éleveurs de coquilles Saint-Jacques. Il laissera, de toute façon, la mer aux mains des grandes compagnies pillant sans limites les ressources marines et exploitant sans vergogne leurs équipages.

Paul GALOIS