Juin 1967, la guerre des Six-Jours : un tournant vers la guerre permanente au Moyen-Orient

14 Juin 2017

Le 5 juin 1967 à l’aube, l’armée israélienne lançait une offensive foudroyante contre l’Égypte, détruisant son aviation au sol. En six jours de guerre éclair contre les alliés arabes de celle-ci, les militaires israéliens conquéraient : sur l’Égypte, la presqu’île du Sinaï et la bande de Gaza ; la Cisjordanie et Jérusalem-Est, jusqu’alors administrées par la Jordanie ; et le plateau du Golan, arraché à la Syrie.

Cette victoire, qu’un écrivain sioniste n’hésita pas à attribuer à une intervention divine, bouleversa le Proche-Orient. Mais surtout elle transformait Israël en puissance occupante de territoires arabes fortement peuplés. De ce fait, elle allait ouvrir la voie à de nouveaux conflits, que ce soit avec les Palestiniens, la Syrie ou le Hezbollah au Liban. Cinquante ans plus tard, Israël occupe toujours ces territoires, à l’exception du Sinaï, évacué en 1982, et de Gaza, évacué en 2005 mais devenu une prison à ciel ouvert et périodiquement soumis aux raids meurtriers de son armée.

Depuis 1963, Israël était gouverné par le travailliste Lévi Eshkol, qui semblait rechercher une normalisation des relations avec ses voisins arabes, ce qui aurait pu conduire à une assimilation progressive d’Israël au sein du Moyen-Orient. Eshkol avait pris la suite du fondateur d’Israël, David Ben Gourion, au pouvoir depuis la création de l’État hébreu en 1948, tenant, lui, d’une politique nationaliste et agressive. Après l’arrivée au pouvoir de Nasser en Égypte en 1954, Ben Gourion et le chef d’état-major Moshe Dayan avaient mené une politique systématique de représailles, sans proportion avec les incursions de combattants palestiniens spoliés de leurs terres en 1948 et soutenus par le régime égyptien. Israël avait été partie prenante dans l’expédition militaire de 1956 menée contre ce dernier conjointement avec la France et la Grande-Bretagne.

De la quasi-détente à la guerre

Préparée de longue date par l’état-major militaire, et contre la majorité de l’opinion de la population israélienne qui exprimait son approbation à la politique d’Eshkol, la guerre des Six-Jours fut rendue possible par la pression de Ben Gourion, de Dayan et de leurs partisans, qui réussirent, en l’espace de quelques mois, à amener le gouvernement Eshkol sur leurs positions. Exploitant les craintes suscitées en Israël par l’évolution des régimes arabes, ils avaient emporté l’adhésion d’une fraction de l’opinion publique.

En Syrie, en février 1966, un coup d’État avait porté au pouvoir une équipe dite baassiste de gauche. Maniant un langage plus ou moins socialiste et recherchant l’appui de l’URSS, ces nouveaux dirigeants syriens tentaient de trouver un appui dans les masses par des déclarations radicales contre Israël. Sous la pression directe de l’état-major, le gouvernement Eshkol laissa l’armée mener des attaques en territoire syrien et, en novembre 1966, détruire le village cisjordanien de Samu.

De son côté, à la tête de l’Égypte, Nasser tentait de sauvegarder son image de leader du nationalisme arabe, tout en gardant une attitude prudente à l’égard d’Israël. Mais lorsque, en mai 1967, il apparut que l’autre régime nationaliste arabe, la Syrie, était directement menacé d’une attaque israélienne, Nasser répondit par des surenchères verbales et des gestes démonstratifs. Demandant le retrait des troupes de l’ONU présentes depuis 1956 à la frontière égypto-israélienne, il déclara que l’Égypte empêcherait désormais le trafic des navires israéliens par le détroit de Tiran, qui commande l’accès au port israélien d’Eilath.

Le geste était d’abord destiné à l’opinion intérieure du monde arabe. Mais il permit aux dirigeants israéliens, vis-à-vis de l’opinion israélienne comme de celle des pays occidentaux, de présenter l’attaque du 5 juin 1967 comme une action de légitime défense face à des dirigeants arabes qui voulaient asphyxier Israël, voire le rayer de la carte.

Une guerre bien préparée… par Israël

Pourtant, le déroulement de la guerre montra vite qu’elle avait été bien préparée par l’état-major israélien, et très peu par les dirigeants arabes. Dès les premières heures, l’aviation arabe était pratiquement détruite. Le 6 juin, l’armée israélienne occupait la bande de Gaza et entrait au Sinaï. Le 7 juin, elle conquérait la vieille ville de Jérusalem et toute la rive ouest du Jourdain, entraînant un exode de la population palestinienne vers la Jordanie. Le 8 juin, l’armée israélienne parvenait au canal de Suez. Le 9, attaquant cette fois la Syrie, elle occupait le plateau du Golan, avant la fin des hostilités le 10 juin. Loin de se contenter de rétablir la liberté de circulation dans le détroit de Tiran, prétexte de son action, l’armée israélienne allait rester dans les territoires conquis.

Un climat de consternation déferla sur le monde arabe devant cette écrasante défaite. En Égypte, dès le 9 juin, Nasser annonça sa démission, avant de la reprendre le lendemain à l’appel de centaines de milliers de manifestants descendus dans les rues du Caire. Quelque deux cent mille Palestiniens de Cisjordanie furent contraints de quitter ce territoire pour devenir des réfugiés en Jordanie ou au Liban.

Côté israélien, un climat de triomphe se répandit. Les territoires palestiniens conquis furent vite considérés comme faisant partie d’Israël. La partie est de Jérusalem fut annexée officiellement dès la fin juin 1967. L’ancienne frontière, la « ligne verte », disparut des cartes de géographie israéliennes. Dès la fin 1967, les premières colonies israéliennes furent créées en Cisjordanie et au Golan. Début 1968, des colons étaient autorisés à s’installer au cœur de la ville palestinienne d’Hébron, y créant un foyer de tension qui dure toujours.

Aux yeux d’une grande partie de la population israélienne d’alors, mais aussi des opinions occidentales informées par des dirigeants et une presse plus que partiaux, Israël n’avait fait là qu’imposer son droit à l’existence contre des dirigeants arabes ayant juré sa perte. Mais la vérité était différente : c’était la population israélienne, et même son gouvernement, qui s’étaient laissé imposer la ligne guerrière de l’état-major, approuvé et soutenu par les dirigeants des États-Unis.

En se transformant en puissance occupante, en choisissant de s’engager dans la colonisation de la Cisjordanie, de Gaza et du Golan, Israël installait en même temps la population dans une situation de guerre permanente avec ses voisins. Parallèlement, l’évolution politique d’Israël allait mener le pays de plus en plus à droite, en en faisant l’otage des groupes de pression liés à l’armée, à l’extrême droite nationaliste et religieuse, aux colons extrémistes et à l’impérialisme. La population israélienne, que la politique de ses dirigeants fait tout pour placer dans l’état d’esprit d’une population assiégée, sert ainsi de masse de manœuvre, et à l’occasion de chair à canon, pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

Les choix politiques faits par les dirigeants israéliens et les puissances occidentales ont ainsi abouti à ancrer, au cœur d’une région aussi stratégique que le Moyen-Orient, une force militaire qui est un instrument d’oppression et une menace permanente contre ses peuples.

André FRYS