Ukraine : au-delà de l’enjeu nucléaire

26 Octobre 2022

Subissant des coupures de courant « massives », selon le président Zelensky, l’Ukraine serait dans une « situation critique » à l’approche de l’hiver, du fait des récentes frappes russes qui ont détruit un tiers des centrales électriques et hydrauliques du pays.

Des quartiers entiers de Kiev, de Kharkiv, la seconde ville du pays, ou encore la ville de Jytomyr, sont privés d’électricité, parfois d’eau aussi. Et les bombardements autour de la centrale de Zaporijia, récurrents depuis des mois, aggravent cette menace, quand on sait que cette centrale nucléaire, la plus grande d’Europe, couvre à elle seule 20 % des besoins en électricité du pays. On atteint près de 50 % en y ajoutant trois autres centrales nucléaires en acticité, celles d’Ukraine du sud, près de Mikolaïv (Nikolaïev), de Rivne (Rovno) et de Khmelnitski. Celle, tristement célèbre, de Tchernobyl est à l’arrêt.

Régulièrement, les médias français et occidentaux font état d’un risque de catastrophe nucléaire de grande ampleur si un ou plusieurs missiles venaient à frapper le cœur de ces centrales, en traversant leur « blindage » dont on nous dit aussi qu’il devrait résister à un tel choc. Personne n’a évidemment envie de le vérifier !

Ce dont les médias d’ici parlent moins, c’est des énormes enjeux politiques et stratégiques dont ces centrales font l’objet.

Construites du temps de l’Union soviétique selon la technologie dite à eau pressurisée, elles ne sont pas toutes d’un modèle aussi ancien qu’à Tchernobyl. Certaines, Khmelnitski 4 et Rovno 2, ont été mises en service en 2005 et 2006, sur la base d’une coopération qui se poursuivait entre l’Ukraine, utilisatrice, et la Russie, pourvoyeuse de la technologie et du combustible nucléaire. Elle assurait en outre leur maintenance ainsi que le retraitement des déchets.

Or, après les « événements » du Maïdan qui firent que le pouvoir bascula du côté occidental en 2014, la situation du nucléaire ukrainien changea radicalement. Le géant américain Westinghouse, qui avait cherché à s’imposer dans la foulée de la « révolution orange » pro-occidentale de 2004, revint à la charge. Malgré des échecs sérieux dans l’approvisionnement en combustible compatible durant la période précédente, ce qui endommagea par exemple le cœur d’un réacteur de la centrale d’Ukraine du sud, Westinghouse eut carte blanche.

Le régime ukrainien n’ayant rien à refuser à son tuteur américain, ce groupe avait mis la main sur le nucléaire ukrainien et était censé l’approvisionner, entretenir des centrales comme Zaporijia, avec la perspective alléchante d’en construire de nouvelles, ainsi qu’une usine de retraitement.

Las, Westinghouse, qui avait les yeux plus gros que le ventre, n’arrivait pas à tenir ses promesses. À tel point qu’en 2019 encore Kiev continuait de s’approvisionner en Russie pour le combustible, et que son réseau électrique dut rester connecté à celui de la Russie et de la Biélorussie pratiquement jusqu’au début de cette guerre.

Un des enjeux des bombardements russes mais aussi ukrainiens autour de Zaporijia a été de contrôler un élément de la filière nucléaire, décisive à plusieurs titres.

D’abord d’un point de vue que l’on ose à peine dire civil. Il s’agit en effet de savoir qui aura la main sur l’interrupteur, donc quelles portions de territoire, quelles populations auront de l’électricité. D’où les bombardements ukrainiens sur les lignes à haute tension qui filent vers l’est de l’Ukraine, que tient l’armée russe. D’où ceux de la Russie sur les installations distribuant le courant dans le camp adverse.

Mais derrière cela se profile un autre enjeu de taille : savoir si l’Ukraine, devenue un État allié de l’OTAN, pourra ou pas se servir des installations et de la technologie russes pour se doter de l’arme atomique. Savoir aussi si des trusts, tel Westinghouse, s’empareront définitivement de ce marché civil et militaire géant.

Selon les experts, ce n’est pas encore fait. Cela pose encore d’énormes problèmes techniques et logistiques, même si l’Ukraine de Zelensky a ouvert un boulevard aux trusts occidentaux, et pas seulement dans le nucléaire, en renonçant à ce que l’Union européenne dénonçait comme des mesures protectionnistes. En clair, en livrant ses industries et leurs salariés au grand capital, celui des grands groupes internationaux. C’est aussi pour faire place nette devant leurs appétits que, par dizaines de milliers, tombent depuis des mois civils et militaires côté du ukrainien, et soldats mobilisés ou pas du côté russe.

Pierre LAFFITTE