Mediator : la “logique du marché”

31 Mars 2021

Au terme de plus de dix années de procédures judiciaires, les Laboratoires Servier sont reconnus coupables de tromperie aggravée et d’ homicides et blessures involontaires et condamnés à indemniser les victimes du Mediator à hauteur de 180 millions d’euros.

La sentence vient bien tard, alors que nombre de victimes, notamment parmi celles qui ont déposé plainte, sont aujourd’hui décédées à cause de ce médicament. Et la somme est ridiculement faible, non seulement en raison de leur nombre et de l’ampleur des préjudices subis mais aussi au regard de l’immense fortune que cette tromperie , comme dit le tribunal, a rapporté au laboratoire pendant les années où le Mediator a été prescrit alors qu’on connaissait sa dangerosité.

Le Mediator a été lancé en 1976 comme médicament antidiabétique. Chimiquement, c’était une amphétamine, il a donc vite montré son efficacité comme coupe-faim. D’autres médicaments de cette famille chimique ont été mis sur le marché pour aider à perdre du poids mais, à partir des années 1990, ils ont tous été retirés en raison de leurs effets indésirables sur le cœur. Mediator, en revanche est resté, puisque son indication officielle n’était pas l’amaigrissement mais… le diabète !

À partir de 1997, resté donc le seul de cette famille chimique sur le vaste marché de l’amaigrissement avec les énormes profits qui y sont liés, Mediator a continué à être fabriqué, prescrit, vendu et même remboursé par la Sécurité sociale, et il a continué à tuer. Les Laboratoires Servier, avec la complicité des autorités sanitaires, ont continué à mentir et à nier, parce que les profits à encaisser étaient bien plus déterminants pour les dirigeants du groupe que les risques d’affections pulmonaires et cardiaques mortelles des patients. Il a fallu Irène Frachon, la pneumologue de l’hôpital de Brest, et sa détermination pour qu’en novembre 2009, au terme de son étude et de ses conclusions accablantes, le poison Mediator soit enfin interdit.

Il s’est encore écoulé douze ans avant que, lundi 29 mars 2021, Irène Frachon puisse déclarer : « Le tribunal reconnaît ce que je dis depuis quatorze ans : le Mediator était une amphétamine dangereuse, Servier le savait parfaitement, a sciemment trompé des milliers de consommateurs. » Jusqu’à son interdiction en 2009, 5 millions de personnes ont pris du Mediator, 1 500 à 2 000 d’entre elles l’ont payé de leur vie et c’est sans compter celles qui vivent encore aujourd’hui dans la hantise d’un cœur qui peut lâcher.

C’est sans compter aussi ce que le scandale du Mediator et bien d’autres, qui vont du sang contaminé à la Dépakine, ont semé de doutes et de craintes, pas seulement envers l’industrie du médicament, mais envers les médicaments eux-mêmes.

Des notes internes émanant de Servier ont montré que, avant même la sortie du Mediator, les services marketing discutaient du pourcentage de parts à prendre sur le marché de l’amaigrissement et l’évaluaient de 25 à 30 %, soit une belle somme à en attendre. Ensuite, pendant des dizaines d’années, ce sont encore les courbes de vente, le « marché », qui ont justifié tous les mensonges des services commerciaux et financiers et de leurs serviteurs du côté de l’État.

C’est cette logique-là, celle qui consiste à vendre pour réaliser le maximum de profits plus que pour soigner, qui finit par tuer.

Sophie GARGAN