“La forme enfin trouvée de l’émancipation du travail”

31 Mars 2021

Le 18 mars 1871, pour la première fois dans l’histoire, s’instaurait à Paris un pouvoir politique de la classe ouvrière. L’État mis en place par les travailleurs défendait les ouvriers, les petits boutiquiers, les petits artisans contre les patrons et les gros possédants. Marx, qui suivit pas à pas les événements, dit de la Commune qu’elle était « la forme enfin trouvée sous laquelle il était possible de réaliser l’émancipation du travail ».

Les mois précédant le 18 mars avaient été des mois d’agitation révolutionnaire. Le gouvernement bourgeois s’en était inquiété chaque jour davantage, d’autant que les ouvriers étaient armés et regroupés au sein d’une Garde nationale. Celle-ci, organisée en bataillons sur la base des quartiers parisiens, avait été ouverte à tous les citoyens sans distinction sociale depuis le mois d’août 1870, et était de ce fait majoritairement composée d’ouvriers, d’employés, de petits artisans. Constitués en Fédération de la Garde nationale, ses bataillons élisaient leurs propres chefs. Son comité central élu le 15 mars 1871, composé de 38 membres dont 21 ouvriers, résumait ainsi son programme : « Nous sommes la barrière inexorable élevée contre toute tentative de renversement de la république. Nous ne voulons plus d’aliénations, plus de monarchies, plus de ces exploiteurs, ni oppresseurs de toute sorte. »

La bourgeoisie ne pouvait tolérer l’existence de cette volonté armée de la population ouvrière. Mais lorsque Thiers, un vieux politicien monarchiste, chef du pouvoir exécutif, voulut désarmer les travailleurs le 18 mars, sa tentative échoua et il s’enfuit à Versailles, siège de l’Assemblée depuis un mois. Le même jour, le comité central de la Garde nationale prit le pouvoir qui lui tombait dans les mains et le garda, jusqu’aux élections du 26 mars après lesquelles il le remit à la Commune élue.

Le premier décret de la Commune fut la suppression de l’armée permanente et son remplacement par le peuple en armes. Les travailleurs parisiens décidèrent que tous les fonctionnaires, y compris les policiers et les juges, seraient désormais élus, responsables devant la population, et révocables. Ils démolissaient ainsi naturellement tout le vieil édifice étatique : « La Commune notamment a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine d’État toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte », allaient résumer Marx et Engels en 1872.

Mais par quoi remplacer cette machine d’État de la bourgeoisie, une fois démolie ? Dans le Manifeste du parti communiste, programme rédigé par Marx et Engels en 1848, la réponse n’avait pu être que très générale, Marx disant qu’elle devait être remplacée par « l’organisation du prolétariat en classe dominante ». La Commune montrait ce que cela pouvait signifier concrètement.

Parmi les 83 membres de la Commune, on comptait trente-trois ouvriers et quatorze employés. On peut citer le cheminot Arnaud, les mécaniciens Assi, Avrial, le ciseleur sur bronze Theisz, le fondeur Duval, le teinturier Benoît Malon, l’ouvrier bijoutier Léo Frankel, le cordonnier Séraillier, militant de l’Internationale et correspondant de Marx, avec Frankel.

Ces Communards, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville, étaient responsables devant leurs électeurs, révocables à tout moment. Les autres fonctions, notamment de police et de justice étaient occupées par des élus, également révocables à tout moment et qui n’avaient de comptes à rendre qu’aux travailleurs.

Du haut en bas de l’échelle, les élus furent rémunérés par un salaire bien loin de ce que s’accordaient les dignitaires de l’État bourgeois. Les pots-de-vin traditionnels et les indemnités de ceux-ci avaient disparu. Le comité central écarta ainsi fermement une proposition d’augmentation de la solde des gardes nationaux. « Quand on est sans contrôle et sans frein, déclara Edouard Moreau, un garde national dont le point de vue l’emporta aisément, il est immoral de s’allouer un traitement quelconque. Nous avons jusqu’ici vécu avec nos trente sous ; ils nous suffiront encore. » La Commune, était ce « gouvernement à bon marché » dont allait parler Marx.

La Commune n’eut que peu de temps, mais les mesures qu’elle prit montrent dans quel sens les travailleurs entendaient diriger la société. Le 29 mars, elle décida la remise des loyers, « considérant que le travail, l’industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre et qu’il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices ». Le même jour, elle suspendit la vente des biens que la population mettait en gage au Mont-de-piété quand sa situation financière était trop difficile. Le 12 avril, elle régla le problème des échéances commerciales en décidant leur report et leur échelonnement sur trois ans, ce qui lui rallia une grande partie de la petite bourgeoisie, qui sans cela aurait été ruinée.

Le 2 avril, fut décrétée la séparation de l’Église et de l’État, la suppression du budget des cultes et la transformation de tous les biens ecclésiastiques en propriété nationale. L’instruction fut proclamée obligatoire, gratuite et laïque. La Commune ouvrit à tous des bibliothèques, des musées, des théâtres.

Ce nouveau pouvoir n’était pas composé de ces spécialistes dont la bourgeoisie dispose. Mais il avait bien plus, grâce à la participation du plus grand nombre aux décisions. Le ciseleur Theisz, élu à la Commune, réorganisa en 48 heures les services de la poste à l’intérieur de la ville, grâce au dévouement des employés restés à Paris, malgré le sabotage organisé par les fonctionnaires qui avaient fui à Versailles.

C’est à la commission du Travail et de l’Échange qu’apparut le plus clairement le caractère de classe du nouveau pouvoir. L’ouvrier bijoutier Leo Frankel disait : « Je n’ai accepté d’autre mandat que celui de défendre le prolétariat et, quand une mesure est juste, je l’accepte, et je l’exécute sans m’occuper de consulter les patrons. » La commission qu’il dirigeait décida par le décret du 16 avril de faire l’inventaire des ateliers abandonnés par les patrons, de les remettre en marche sous la direction des travailleurs. Le décret du 20 avril interdit le travail de nuit dans les boulangeries. Les patrons boulangers, particulièrement dans le IIIe arrondissement, tentèrent de saboter la mesure et d’en reculer l’application. Les pains fabriqués la nuit furent alors saisis et distribués à ceux qui en avaient besoin. Le décret du 27 avril mit fin aux amendes et retenues sur les salaires. Celles qui avaient été infligées par les patrons depuis le 18 mars devaient être restituées à l’ouvrier.

Comme l’écrivit Marx dans La guerre civile en France : « La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. » La Commune allait être, pour des générations de militants ouvriers, l’exemple de la façon dont la classe ouvrière peut gérer la société quand elle en prend la direction.

Aline RETESSE