Sport de haut niveau : comportements de caniveau

05 Février 2020

Dans son livre Un si long silence, la championne de patinage artistique Sarah Abitbol raconte avoir été violée dès l’âge de 15 ans par son entraîneur, et cela deux ans durant. C’est un pavé dans la mare opaque du sport de haut niveau.

Il rappelle d’autres affaires du même genre, comme celle vite enterrée de la joueuse de tennis Isabelle Demongeot, victime du même drame.

Le témoignage de Sarah Abitbol a de plus été immédiatement corroboré par ceux de trois autres patineuses, tourmentées par d’autres entraîneurs. Didier Gailhaguet, le président inamovible de la fédération concernée, a manifestement couvert et protégé des entraîneurs soupçonnés d’agressions. Il est sur la sellette et la ministre des Sports a exigé sa démission. Mais ni cela ni les lamentables excuses des entraîneurs ne régleront un problème qui vient de beaucoup plus loin.

Les pratiquants doués d’un sport individuel, ceux qui semblent prometteurs, ont droit aux services d’un entraîneur dédié. Son travail, en plus de l’apprentissage technique, est de pousser de très jeunes gens à tout sacrifier pour leur sport. L’entraîneur ne peut le faire évidemment qu’avec l’accord de la famille, du club et du jeune sportif, et il en arrive nécessairement à contrôler tous les aspects de sa vie. Dans leur désir de voir leur enfant réussir dans une compétition très dure, les parents s’en remettent à l’entraîneur. Le jeune sportif doit avoir totalement confiance dans son coach, ne serait-ce que pour accepter le travail, le régime, les contraintes de toute sorte.

Si la relation dérape, comme Sarah Abitbol et d’autres l’ont raconté, l’ambition des parents, du club, de l’entraîneur, de l’institution sportive pousse à taire le problème, à le nier ou à le minimiser. Ainsi, il y a deux ans à peine, Laura Flessel, alors ministre des Sports et championne d’escrime, ne voyait aucun problème de cet ordre dans le sport français, alors même que 160 gymnastes des États-Unis par exemple révélaient avoir été agressées, dans l’indifférence générale, par le médecin de l’équipe nationale.

Ainsi a-t-on sans doute sacrifié de jeunes patineuses, gymnastes ou joueuses de tennis, pour ne parler que des disciplines où les faits sont avérés. On l’a fait pour la culture du résultat et la gloriole, mais pas seulement. La gestion du sport de haut niveau est un mode de vie rémunérateur pour les dirigeants, un petit monde où il suffit de durer pour bien vivre. Sans forcément atteindre les sommets des dirigeants du football français vidant des grands crus à Séoul, c’est vrai de toutes les fédérations. Le formatage des champions, le matraquage des médias, l’argent des sponsors et le silence de chacun garantissent la tranquillité des dirigeants, la carrière des journalistes sportifs et, évidemment, les profits des multinationales du secteur.

Le sport pratiqué de cette façon véhicule les pires comportements : le pouvoir du fort sur le faible, de celui qui sait sur celui réputé ne rien savoir, de l’homme mûr sur la jeune fille, des gestionnaires sur les exécutants, le culte de la réussite individuelle à tout prix, la spécialisation à outrance jusqu’à la déformation, le secret entre puissants, le mensonge. Comme l’Église, et pour les mêmes raisons, il attire, sélectionne et protège des hommes conformément à ses buts. On veut bien croire que ceux qui abusent des jeunes sportives sont une minorité infime. Mais les éloigner ne suffira pas, tant que l’institution continuera à les faire éclore.

Paul GALOIS