Algérie : Gaïd Salah tente d’enrayer la contestation08/05/20192019Journal/medias/journalnumero/images/2019/05/2649.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Algérie : Gaïd Salah tente d’enrayer la contestation

Samedi 4 mai, le chef d’état-major de l’armée algérienne, Gaïd Salah, a fait arrêter trois puissants personnages, emblématiques de la « bande » décriée par la population mobilisée : Saïd Bouteflika, frère cadet du président déchu, et deux anciens patrons des services du renseignement, Mohamed Mediène et Athmane Tartag.

Considéré comme l’homme fort du régime et particulièrement haï dans le pays, Saïd Bouteflika était la cible de nombreux slogans, dans les manifestations, exigeant son arrestation. De son côté, le général Mediène, dit Toufik, patron des services secrets durant 25 ans, avait été accusé par Gaïd Salah, il y a quelques semaines, de comploter contre l’armée. Le général Tartag, dit Bachir, à la tête de la Direction des services de sécurité, avait quitté son poste le jour même de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril. Tous trois ont été incarcérés et poursuivis pour atteinte à l’autorité de l’armée et complot contre l’autorité de l’État. Le lendemain du onzième vendredi de mobilisation, à la veille du ramadan, le patron de l’armée a frappé un grand coup contre le clan Bouteflika.

Cela fait des semaines que Gaïd Salah dénonce les manigances d’une « bande » aux sommets de l’État, accusée de vouloir désorganiser les manifestations, de compromettre la « transition constitutionnelle » et d’avoir couvert les agissements hors-la-loi de nombreux oligarques. C’est ainsi que le chef d’état-major a encouragé l’arrestation de plusieurs hommes d’affaires réputés proches du clan Bouteflika, comme Ali Haddad, à la tête du FCE, l’équivalent du Medef ou les frères Kouninef, propriétaires du groupe de travaux publics KouGC. Issad Rebrab, milliardaire à la tête du groupe agroalimentaire Cévital, soupçonné d’être proche du général Toufik, est lui aussi en prison, depuis le 22 avril. L’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia et l’ancien chef de la police Abdelghani Hamel ont été entendus par le procureur dans des affaires de corruption.

Endosser ce costume de justicier est un moyen pour Gaïd Salah de faire oublier qu’il a été lui-même un pilier du « système », fidèle soutien de Bouteflika jusqu’au dernier moment, avant de le pousser à la démission sous la pression de la rue. Ainsi, si le chef d’état-major est soucieux d’apparaître du côté du Hirak (le mouvement), c’est pour sauver sa tête.

D’un autre côté, il ne souhaite pas voir remise en cause la « feuille de route » décidée à la suite de la démission de Bouteflika, qui comporte l’organisation d’une élection présidentielle le plus tôt possible afin d’éviter un vide constitutionnel. Comme responsable politique d’un État au service des classes possédantes, le nouvel homme fort du régime voudrait canaliser la révolte populaire et éviter qu’elle ne se radicalise.

Pourtant, il n’est pas dit que les manifestants, toujours très nombreux à Alger vendredi 3 mai comme dans les autres grandes villes du pays, soient dupes de cette opération « mains propres ». Ce jour-là, de nombreux slogans et pancartes étaient clairement dirigés contre le chef de l’armée : « Gaïd Salah dégage ! », « Gaïd Salah, sale caméléon, ne sous-estime pas le peuple ». La population mobilisée rejette toujours massivement la tenue d’élections annoncées pour le 4 juillet prochain. Elle refuse de dialoguer comme le pouvoir l’y invite avec les symboles du système, réclamant toujours le départ de 2 B (le chef de l’État Abdelkader Bensalah et le Premier ministre Noureddine Bedoui). Partout dans le pays, les manifestants ont dénoncé les tentatives destinées à diviser le mouvement, certains dirigeants politiques essayant en sous-main d’attiser le racisme anti-kabyle et d’autres le régionalisme kabyle. C’est avec le moral et une grande détermination que les manifestants ont scandé dans la rue « On ne va pas s’arrêter, nous allons sortir durant le ramadan. » Les discussions tournaient autour de la manière dont il faudrait s’organiser. Manifester durant la journée ou deux heures avant la rupture du jeûne puis organiser des conférences et des débats le soir ? Manifester chaque soir après la rupture du jeûne ou faire des sit-in ? Beaucoup étaient en tout cas motivés pour continuer le mouvement durant le mois à venir. La population reste mobilisée, décidée à ne pas décréter de trêve et à maintenir la pression pour que « le système dégage ».

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