Algérie : Les femmes massivement mobilisées

13 Mars 2019

Dans le mouvement populaire qui secoue l’Algérie, les femmes sont de plus en plus présentes et leur participation est un énorme renfort. Cela a été particulièrement visible le vendredi 8 mars, notamment à Alger qui a vu la manifestation la plus importante, rassemblant des centaines de milliers de personnes.

Ce 8 mars était l’acte III, troisième vendredi consécutif de mobilisation contre le 5e mandat du candidat-président Bouteflika, mais il coïncidait aussi avec cette journée. Alors que le pouvoir avait fait cette journée une fête officielle, les femmes algériennes se sont réapproprié leur combat en l’exprimant cette fois dans la rue, bien plus nombreuses que lors des deux grandes mobilisations précédentes des 22 février et 2 mars.

Un 8 mars pas comme les autres

Toutes les générations ont défilé côte à côte : mères de famille, étudiantes et lycéennes, déjà dans la rue les deux mardis précédents, travailleuses, chômeuses, femmes âgées, certaines même en fauteuil roulant. Des femmes voilées ou non, d’autres en haïk (voile blanc traditionnel autour du corps), toutes affichaient leur joie, leur fierté et leur détermination. Les manifestations très populaires avaient un caractère familial et débonnaire, avec une ambiance dans les rues complètement changée. Les participants étaient prévenants, soucieux et respectueux les uns des autres. À la place des habituelles remarques sexistes, des regards déplacés, des attouchements subis par les femmes, il y avait une fraternité et une solidarité inédites !

Tout cela marquait un grand changement ! D’habitude en effet, le 8 mars ressemble plus à une sorte de fête des mères, lors de laquelle des festivités bien encadrées sont organisées en l’honneur des femmes, auxquelles il est de bon ton d’offrir des roses et de souhaiter bonne fête. Elles ont droit à la condescendance du pouvoir, qui leur octroie même une demi-journée de congé mais pas le droit de manifester. Bien des associations féminines et culturelles organisent malgré tout des rencontres, des rétrospectives, afin de célébrer les luttes des femmes, mais elles n’ont pas le droit à des actions de rue.

Les derniers rassemblements d’importance remontent à 2015, après l’assassinat de Razirka Chrif à Msila, une jeune femme écrasée délibérément par un automobiliste parce qu’elle avait refusé ses avances. L’émotion et la mobilisation dans le pays avaient accéléré l’adoption de la loi sur les violences faites aux femmes. C’était la première fois qu’une loi spécifique criminalisait ces violences. Cependant, afin de ménager les islamistes, les autorités avaient concédé une clause révoltante sur le « pardon », rendant ainsi possible l’impunité dans certaines situations.

Des revendications politiques et sociales

Dans le contexte du mouvement de contestation, l’affluence des femmes dans les manifestations était d’autant plus marquante. Les pancartes, les banderoles témoignaient de leur souci de lier le combat en cours à la lutte pour l’émancipation des femmes : « 8 mars de lutte et de combat. Les femmes s’engagent, système dégage », « On n’est pas consentant(e)s, arrêtez le viol », « Je ne vais pas faire la vaisselle, je fais la révolution », « Ne me libère pas, je m’en charge », « March like a girl ». Des femmes de l’association Djazairouna : pour la vérité, pour la justice, pour la mémoire, brandissaient des photos de femmes assassinées pendant la décennie noire. Les femmes interrogées par les journalistes témoignaient aussi de leur inquiétude pour l’avenir de leurs enfants, entre chômage, drogues ou harragas (ceux qui tentent la traversée de la Méditerranée). Une femme interviewée par le journal El Watan disait vouloir « une meilleure vie pour notre jeunesse. Je pense aux jeunes qui sont mangés par les poissons (harragas). Nos dirigeants mangent du poisson et nos enfants servent de chair à poissons ».

Une des préoccupations essentielles des femmes algériennes reste de pouvoir circuler librement, sans avoir à subir le harcèlement de rue. De même, elles continuent le combat contre le Code de la famille qui, malgré quelques amendements apportés en 2005, conserve toujours les mêmes dispositions inégalitaires sur les conditions du mariage, la polygamie, les dispositions sur le divorce, le lien paternel de filiation et l’héritage. Et bien sûr, comme partout dans le monde, les femmes qui travaillent sont aussi les plus exploitées, souvent réduites à des emplois précaires et mal rémunérés.

Fortes de leur participation massive aux manifestations contre le 5e mandat, bien des femmes d’Algérie sont déterminées à poursuivre le combat pour leur émancipation sociale et politique. Des travailleurs algériens continuent sans doute de reprendre à leur compte les propos assénés pendant des années par les islamistes sur les « voleuses d’emploi » ou celles « qui veulent quatre maris ». Cela n’est pas surprenant. Mais ce mouvement de contestation où les femmes se retrouvent en nombre, dans lequel un climat tout nouveau émerge, crée justement des conditions où ces préjugés peuvent être dépassés. Comme le proclamait une pancarte : « Femmes et hommes, unissons-nous dans la lutte, main dans la main, pour en finir avec l’exploitation ».

Maud NATHAN