Iran : la révolte de la jeunesse

28 Septembre 2022

À la suite du décès de la jeune Mahsa Amini, tuée le 14 septembre sous les coups de la police des mœurs de Téhéran parce qu’elle portait mal son voile, la contestation a pris de l’ampleur en Iran.

Confronté dans plus de cent villes à des manifestations de jeunes, femmes et hommes réunis, le pouvoir a amplifié la répression. Selon l’association Iran Human Rights, 76 manifestants ont été tués en dix jours, et des milliers d’autres jetés en prison, où la torture est systématique. Les blessés refusent d’aller se soigner dans les hôpitaux, où ils sont traqués. Mais les appels à « ne montrer aucune pitié » et à « ne pas épargner les criminels », lancés par les proches de l’ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême de la République islamique d’Iran, n’ont pas arrêté la jeunesse. Ainsi, des manifestants s’affirment prêts à mourir pour leurs idées : « je me bas, je meurs, je récupère l’Iran ».

Aux images montrant des femmes brûlant leur voile dans la rue et se coupant les cheveux en signe de protestation, ont succédé des slogans contestant le régime : « Mort au dictateur », « Khamenei, tu es un meurtrier, nous t’enterrerons » ou encore « À bas l’oppresseur, qu’il soit shah ou Guide (suprême) ». Ces slogans font craindre au régime que la révolte de la jeunesse, partie de milieux petits-bourgeois mais qui semble trouver une large sympathie dans le pays, puisse déclencher la révolte de dizaines de millions de travailleurs.

Il y a trois ans, en novembre 2019, les classes populaires s’étaient mobilisées contre l’augmentation du prix du carburant et des produits de première nécessité. Les manifestants s’en étaient déjà pris aux dignitaires du régime, à leurs privilèges, dénonçant leur corruption et leurs coûteuses interventions militaires au Moyen-Orient. Pour mater cette révolte, comme lors des précédentes, le pouvoir iranien avait frappé très fort. Des fusillades ayant fait plus de 300 morts, des milliers de disparitions et des condamnations à des années de prison lui avaient permis de refermer, pour un temps, la chape de plomb. Le régime des ayatollahs est une dictature féroce mais il conserve une base sociale acquise au cours de la révolution de 1979 contre la monarchie pro-américaine du shah, dont il avait pris la tête.

Cette assise est certes minée par les effets de la crise économique, ceux de l’embargo américain mis en œuvre sous Trump en 2018, par la corruption des dignitaires du régime et les multiples pénuries qui frappent la population. L’inflation officielle dépasse les 50 % et le prix de multiples produits quotidiens a doublé en un an. En dix ans, le niveau de vie moyen a été réduit de 25 %. Si les plus pauvres ont trinqué en premier, d’autres catégories sociales ne s’en sortent plus. Ainsi, un enseignant du primaire gagne l’équivalent de 250 euros par mois quand le moindre logement à Téhéran en coûte 125.

Cet appauvrissement avait poussé des milliers d’enseignants, organisés en dehors des syndicats officiels dans un Conseil de coordination des enseignants, à faire grève pendant plusieurs mois, fin 2021 et début 2022. Comme toujours, le régime a brisé le mouvement en arrêtant lors des manifestations du 1er mai plusieurs militants en vue, dont certains ont été libérés après une grève de la faim. D’autres travailleurs, dans le secteur pétrolier ou dans l’industrie sucrière, ont mené des luttes ces dernières années pour obtenir des augmentations, le paiement des arriérés de salaires ou leur embauche. La répression et la nécessité de s’organiser en dehors des organisations officielles que le régime a mis en place dans les entreprises transforment très vite ces grèves économiques en combat politique.

Pour que la révolte courageuse de la jeunesse iranienne réussisse à faire tomber le régime des ayatollahs, elle devra déboucher sur celle de toutes les classes populaires. Quarante-trois ans après la chute du Shah, une nouvelle révolution est nécessaire, et telle que la république islamiste ne soit pas remplacée par une nouvelle dictature, plus ou moins favorable à l’impérialisme. Ce sont les travailleurs qui auront à en prendre consciemment la tête, avec leur propres organisations et leurs propres objectifs.

Xavier LACHAU