L’héritage sanglant de l’Empire

14 Septembre 2022

En faisant l’éloge d’Elizabeth II, les politiciens et les commentateurs célèbrent l’Empire-Commonwealth britannique, sur lequel elle a régné pendant soixante-dix ans.

La Grande-Bretagne a longtemps dominé un quart des terres émergées et un cinquième de l’humanité, et le rôle de son souverain n’était pas que symbolique : il était la figure tutélaire, celle qui nommait les gouverneurs et au nom duquel s’exerçait la domination coloniale. Quand Elizabeth II monta sur le trône, en 1952, la décolonisation commençait tout juste. L’Inde, Ceylan, la Birmanie venaient d’accéder à l’indépendance, parfois au prix de massacres, mais le Royaume-Uni, gouverné par Churchill, entendait bien conserver ses autres colonies.

Au Kenya, la révolte des Mau Mau fut sauvagement réprimée, entre 1952 et 1960 : des dizaines des milliers de Kenyans furent tués, 1090 d’entre eux furent pendus après procès, et des centaines de milliers furent parqués dans des camps de concentration, voire atrocement torturés. À la même époque, les troupes britanniques livrèrent une guerre féroce en Malaisie (1948-1960) contre un soulèvement du Parti communiste local, faisant plusieurs milliers de morts. Même dans des territoires plus petits comme Chypre ou Aden, au Yémen d’aujourd’hui, l’armée britannique mena des opérations sanglantes pour retarder la décolonisation, ou pour l’orienter dans le sens souhaité par les grandes puissances occidentales. Toute la décolonisation fut menée par l’impérialisme britannique de façon à préserver au mieux ses intérêts. L’Empire fut rebaptisé Commonwealth pour le rendre acceptable.

Dans les confettis d’Empire que le Royaume-Uni conservait, il a continué d’utiliser la violence pour garder ses positions. En ­Irlande du Nord, l’armée britannique mena, au nom de la Couronne, sous le doux euphémisme de « troubles », ce qui était en réalité une guerre féroce (1968-1998) contre les nationalistes qui réclamaient la réunification de leur île. Aux Malouines, en 1982, Thatcher envoya 10 000 hommes – dont le prince Andrew, l’enfant chéri d’Elizabeth II – pour reprendre l’archipel à l’Argentine, dans une guerre qui fit un millier de morts.

Quel fut le rôle personnel de la reine ? Tous ces massacres et ces pillages furent commis en son nom. Jamais elle n’émit la moindre protestation, bien au contraire. Elle-même et sa progéniture ont multiplié les voyages dans les différents pays de l’Empire-Commonwealth, espérant ainsi y préserver les intérêts britanniques. C’est dans cet esprit que, dès mardi 13 septembre, le nouveau roi Charles III s’est rendu en Irlande du Nord, tentant d’utiliser l’image de la monarchie pour convaincre les Nord-Irlandais de rester dans le Royaume-Uni.

Alors, le décorum royal n’est pas qu’un divertissement : il a une fonction politique, conservatrice et impérialiste.

Michel BONDELET