En 1922 : la grève des métallos du Havre

14 Septembre 2022

Le 20 juin 1922, commençait au Havre une grève qui devait durer jusqu’au 9 octobre de cette année-là. Cette grève, durement réprimée, fit l’objet d’un débat dans les mouvements communiste et syndical.

Le Havre, 180 000 habitants, est alors un grand port ainsi qu’un centre industriel (métallurgie, construction navale), où le chômage est élevé. Le 20 juin 1922, alors que la menace révolutionnaire de la fin de la guerre s’est éloignée, plusieurs patrons de la métallurgie, dont Schneider, annoncent une réduction des salaires de 10 %, afin de préserver les dividendes distribués aux actionnaires. La riposte s’étend vite à toutes les usines du secteur : le 24 juin, 13 000 des 15 000 métallos du Havre et de la commune voisine de Harfleur sont en grève. Des manifestations, où on dénonce les profiteurs de guerre, rassemblent des milliers de grévistes.

Chaque jour, une assemblée générale a lieu, rassemblant 3 000 à 5 000 grévistes. Un comité de grève est élu à l’échelle de la ville, avec de nombreuses sous-commissions de volontaires, chargés des tâches spécifiques de la grève. Le lundi, des piquets sont présents devant les usines. La grève est populaire : des collectes sont organisées dans les usines, dans les rues et auprès des commerçants, et même au spectacle des Folies-Bergères du Havre, où le personnel exige qu’une quête soit organisée à chaque représentation.

Les femmes des grévistes, ouvrières ou ménagères, jouent un rôle important dans la grève. Pendant la Grande Guerre, la métallurgie, la couture, le tabac ou les tramways ont compté de nombreuses femmes, qui ont mené des grèves victorieuses et ont presque toutes été brutalement licenciées fin 1918. Elles ont gardé une politisation et un état d’esprit militant. Elles prennent en main l’organisation des « soupes communistes » qui nourrissent chaque jour 40 000 grévistes et leurs familles. Mi-juillet, elles organisent « l’exode des enfants » décidé par le comité de grève, vers des familles ouvrières à Rouen, et Paris et dans le Nord, où l’accueil est organisé par la CGTU et des municipalités communistes.

La troupe massacre les ouvriers

En juillet, la grève se tend et prend une dimension nationale. Le Comité des forges, regroupant les patrons de la métallurgie, a envoyé une circulaire à ses membres dans toute la France, leur demandant de ne pas embaucher de grévistes ; plusieurs milliers d’entre eux ne peuvent ainsi trouver du travail ailleurs. Le gouvernement est également sollicité pour réprimer la grève. Les quotidiens à grand tirage la dénoncent ainsi que le rôle supposé des communistes. Le maire radical-socialiste Léon Meyer, après avoir soutenu les grévistes, les lâche et annonce qu’il ne tolérera ni meeting, ni cortège. Le préfet de Seine-Inférieure, un dénommé Lallemand, déploie les gendarmes dans les rues, sur le port et devant les usines, pour disperser les regroupements ouvriers. Mais au Havre même, la grève devient quasi générale : les 23 et 24 août, elle s’élargit à d’autres corporations, et 20 000 à 40 000 travailleurs sont en grève.

Le 26 août, alors que 3 000 grévistes se rassemblent à proximité de la Bourse du travail, le préfet fait charger la cavalerie. Les travailleurs construisent une barricade et essuient des centaines de tirs. Une quinzaine de manifestants sont blessés et trois jeunes ouvriers, de 18, 21 et 22 ans, sont tués, tandis qu’un quatrième, âgé de 31 ans, meurt plus tard de ses blessures. Pendant que le gouvernement Poincaré approuve la tuerie, le préfet fait emprisonner une cinquantaine de militants, notamment des responsables et des militants de la CGTU et du Parti communiste, sans qu’ils soient jugés ni même inculpés.

À la suite de ce massacre, la CGTU appelle à la grève générale dans tout le pays, pour le 29 août. L’Humanité diffuse l’appel le 28 mais la CGT, qui vient d’exclure les communistes et les syndicalistes révolutionnaires ayant formé la CGTU (CGT unitaire), ne se joint pas à l’appel. Les délais sont courts et la grève nationale du 29 est peu suivie. Celle du Havre prend fin le 2 septembre.

Les métallurgistes havrais vont poursuivre leur grève mais ils sont désormais plus isolés, et le patronat parvient à limiter les débrayages sur le port. La ville est en état de siège, et le maire s’oppose frontalement au mouvement. La dernière assemblée des grévistes, le 8 octobre, vote la reprise du travail « ensemble et la tête haute » pour le 10, après 110 jours de grève. De nombreux grévistes, licenciés, doivent quitter la métallurgie voire la région, le patronat local ayant établi une liste noire. En décembre, plusieurs dirigeants de la grève seront condamnés à des peines de prison ferme.

Des enseignements politiques

Au-delà de son impact local et national, la grève du Havre suscite un débat dans le mouvement communiste. En juin 1922, le PC est tout jeune, et la CGTU vient d’être formée. À la direction de la grève, certains sont des syndicalistes révolutionnaires, d’autres sont communistes.

Dans un rapport au 4e congrès mondial de l’Internationale communiste, le 1er décembre 1922 à Moscou, Trotsky aborde la question face à une délégation française qui compte notamment Louis Jacob. Membre du PC et dirigeant de la CGTU qui l’a envoyé au Havre pendant la grève, celui-ci considère que, en vertu de la séparation traditionnelle entre l’action syndicale et celle du parti, le PC n’avait rien à faire dans la grève.

Trotsky répond à Jacob et au PC français que toutes les grèves ont une dimension politique, notamment quand elles sont longues, massives voire générales, a fortiori quand elles sont réprimées par l’armée et la police. Alors que le maire radical Léon Meyer, le député Siegfried, bourgeois de centre droit, et le président Poincaré intervenaient, explique Trotski : « Il n’y a qu’un seul parti qui ne soit pas intervenu, comme parti, dans cette grève », le PC, sous prétexte que « c’était une question économique. » Pour Trotsky, le PC aurait dû intervenir. Il aurait dû mettre les travailleurs en garde contre le maire radical, mettre au pied du mur les réformistes de la CGT et de la SFIO, dont la position était ambiguë. Il critique aussi l’organisation de la grève générale, après le massacre du 26 août : L’Humanité a publié le 28 un appel pour la grève générale le 29, et les réformistes ont eu beau jeu de dire que les délais étaient trop courts, alors que le PC aurait dû pleinement s’emparer de la grève du Havre, y avoir sa propre politique sans craindre d’être accusé d’y jouer un rôle.

Le PC français était issu de deux filiations, celle de la SFIO et celle des syndicalistes révolutionnaires de la CGT. La tradition de la SFIO était que le parti ne devait pas intervenir dans les grèves, mais seulement les soutenir ; la tradition syndicaliste révolutionnaire considérait également que les partis devaient se tenir à l’écart des grèves. Le rapport de Trotsky, adopté par le quatrième congrès de l’Internationale, allait amener le PC et les autres sections à réfléchir à ce que sont les grèves pour le mouvement communiste, être incités à y intervenir, à jouer un rôle dans leur élargissement et à en tirer tous les enseignements politiques.

Michel BONDELET