États-Unis : les “voyages de la liberté”02/06/20212021Journal/medias/journalnumero/images/2021/06/2757.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Il y a 60 ans

États-Unis : les “voyages de la liberté”

Le 4 mai 1961, sept Noirs et six Blancs prenaient place dans un bus reliant la capitale Washington à la Nouvelle-Orléans. Ils avaient l’intention de voyager côte à côte, ce qui n’était pas toléré dans les États du Sud qu’ils allaient traverser.

Agressés et frappés par des racistes, emprisonnés par la police, condamnés par la justice, ces treize voyageurs n’atteignirent jamais leur destination. Ce n’était pas une surprise pour ces courageux militants du Congrès pour l’égalité raciale (CORE). C’étaient des étudiants, à part James Farmer, un dirigeant plus âgé, qui voulaient avant tout dénoncer les lois et coutumes ségrégationnistes du Sud. Leur Freedom ride (voyage de la liberté) se déroulait dans le cadre d’une mobilisation bien plus large qui, dans les années 1950 et 1960, entraînait la jeunesse noire, et bien au-delà, dans un combat contre le racisme d’État.

Les lois interdisant aux Noirs et aux Blancs de voyager ensemble avaient été contestées précédemment devant les tribunaux. En 1946, 1950 et 1960, la Cour suprême des États-Unis avait rendu des arrêts confirmant l’illégalité de la ségrégation dans les transports, des arrêts rendus dans des cas individuels où des Noirs, en liaison avec des organisations anti­ségrégation, contestaient leur arrestation par la police des États du Sud pour avoir essayé de voyager avec des Blancs.

Les décisions de justice avaient changé bien peu de chose aux pratiques racistes. En fait, la lutte dépassait depuis des années le cadre des tribunaux. Des mouvements de boycott avaient obligé des municipalités à abroger la ségrégation dans les bus municipaux. Le plus connu fut lancé en 1955 à Montgomery, dans l’Alabama, après l’arrestation de Rosa Parks, qui avait refusé de laisser son siège à un Blanc. Ce boycott n’avait été que la première étape d’une année de luttes rassemblant une part importante des Noirs de Montgomery et débouchant sur des meetings et des manifestations massives. Malgré la dure répression policière et les arrestations, les Noirs avaient fini par gagner le droit d’emprunter les bus de la ville à l’égal des Blancs.

En 1960, un vaste mouvement parti de Greensboro, en Caroline du Nord, se développa pour contraindre les cafétérias et restaurants à servir les Noirs, comme n’importe quels autres clients.

Contre les lois racistes

Les Freedom rides étaient l’étape suivante du mouvement des militants pour l’égalité, qui se voulaient non-violents face à des autorités qui les réprimaient violemment. Le premier voyage, en mai 1961, témoigna de cette violence raciste. John Lewis fut ainsi le premier militant agressé losque le bus traversa la Caroline du Sud. Il allait être plus tard élu démocrate de Georgie au Congrès, et le resta pendant trente-sept ans jusqu’à son décès en 2020.

C’est quand le bus atteignit l’Alabama que toute la fureur raciste du Ku Klux Klan s’abattit. À Anniston, une foule de Blancs incendia le bus et tabassa violemment les militants qui s’en extrayaient. Transportés à l’hôpital local, ils y auraient été lynchés, si un groupe local de Noirs, armés et organisés pour la protection des militants des droits civiques, n’était pas arrivé sur place en urgence.

Reprenant leur route dans un autre bus, les militants furent à nouveau tabassés à l’escale de Birmingham, sous les yeux de la police locale. Un hôpital refusa de soigner l’un d’entre eux, qui avait besoin d’une cinquantaine de points de suture au cuir chevelu. Ils ne purent pas reprendre la route, car les chauffeurs de la compagnie Greyhound refusèrent de les accepter, certains que leur bus serait de nouveau attaqué par les racistes.

Ce premier Freedom ride fut suivi d’autres les jours suivants. Systématiquement, les militants étaient attaqués physiquement par des racistes et emprisonnés par la police et la justice. À Montgomery, 1500 personnes rassemblées dans une église pour les soutenir furent assiégées par une foule raciste deux fois plus importante, qui commença à casser les vitres à coups de pierres. Le gouverneur de l’Alabama, pourtant raciste lui-même, eut peur d’un massacre filmé par les caméras de télévision et fit disperser la foule blanche.

Le pasteur noir Martin Luther King, dirigeant de la Conférence des dirigeants chrétiens du Sud, fit appel au président démocrate John Kennedy et à son frère Robert, ministre de la Justice. Il demandait à l’État fédéral de faire pression sur les gouverneurs racistes des États du Sud, presque tous démocrates également, afin que les droits des Noirs soient reconnus.

Or les Kennedy ne voulaient pas entrer en conflit avec ces États et leurs dirigeants, qui faisaient partie de leurs soutiens. C’est en fait sur le mouvement noir que le président fit pression, en qualifiant d’antipatriotiques ces voyages militants qui, en attirant l’attention sur la ségrégation, ternissaient aux yeux du monde entier l’image de « pays de la liberté » que voulaient avoir les États-Unis. Les autorités racistes, qui frappaient et emprisonnaient les Noirs, n’étaient pas dénoncées, tandis que Kennedy demandait aux Freedom riders d’interrompre leur mouvement.

La non-violence et ses limites

Leur réponse fut au contraire de multiplier les voyages en bus mêlant Noirs et Blancs, au mépris des risques, pour accroître la pression. Durant l’été 1961, des centaines de militants prirent le bus dans ces conditions, particulièrement vers la ville de Jackson, dans le Mississippi, où les autorités locales en jetèrent 300 en prison.

En août 1961, un de ces voyages prit la direction de Monroe, en Caroline du Nord, où Robert Williams avait organisé depuis des années un groupe armé de défense des Noirs, prêt à « répondre à la violence par la violence ». Son radicalisme avait valu à Williams son exclusion de l’Association nationale pour l’avancement des gens de couleur (NAACP), au sein de laquelle il militait depuis son retour de la Deuxième Guerre mondiale.

Lorsque leur bus arriva à la gare routière de Monroe, les militants furent attaqués par des racistes. Parmi d’autres, James Forman, le secrétaire du Comité de coordination des étudiants non-violents (SNCC), fut assommé et emmené en prison inconscient. Dans la foulée, des racistes et des policiers foncèrent en voiture vers le quartier noir en tirant sur les passants. La milice armée noire de Williams s’était préparée à les recevoir en fortifiant le quartier. Elle les arrêta net. Mais Williams fut ensuite accusé d’enlèvement et dut fuir le pays vers Cuba pour ne pas subir un procès forcément partial.

Le mouvement des Freedom rides finit par remporter une victoire. Le 1er novembre 1961, l’État fédéral se résolut à faire appliquer une décision de déségrégation de la Cour suprême qui était restée lettre morte pendant des années.

Adeptes de la non-violence, ces militants avaient vaincu grâce à leur détermination. Mais, s’ils avaient gagné ou parfois tout simplement eu la vie sauve, c’était aussi parce que d’autres militants avaient fait le choix de s’armer, certains que seul le rapport de force pouvait faire plier l’État.

Une fois la ségrégation dans les bus supprimée, les militants non-violents se tournèrent vers une large campagne d’inscription des Noirs du Sud sur les listes électorales. Le combat s’avéra tout aussi difficile que celui qu’ils venaient de mener. Au bout du compte, la force qui allait permettre, au fil des années 1960, d’en finir avec les lois racistes, fut la rébellion du prolétariat noir. Les métropoles américaines furent alors le théâtre d’une succession de révoltes. De Los Angeles à Detroit, elles obligèrent les dirigeants de l’État le plus puissant du monde à reconnaître aux Noirs les mêmes droits formels qu’aux Blancs.

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