10 mai 1981 : Mitterrand à l’Élysée, les travailleurs dupés

11 Mai 2021

Le 10 mai 1981, il y a quarante ans, l’arrivée de Mitterrand au pouvoir représentait pour des millions d’électeurs des classes populaires un immense espoir de changement, après vingt-trois ans de règne de la droite.

Cet espoir allait se muer peu à peu en dégoût, en désillusion et en démoralisation, rançon des illusions semées par les dirigeants du PS et surtout du PCF sur ce que cette arrivée de la gauche au pouvoir pouvait apporter.

Quarante ans plus tard, les partis de gauche sont déliquescents. Bien pire, leur politique au service de la bourgeoisie, leurs renoncements, ont semé la confusion politique et le découragement parmi les militants ouvriers et parmi les travailleurs.

En 1981, Mitterrand était le chef du Parti socialiste et était capable de prononcer dans les meetings des discours contre le capitalisme. Mais il avait commencé sa carrière en 1942, sous Pétain, dans un poste au commissariat des Prisonniers de guerre. Il avait été ensuite un habitué des gouvernements de la IVe République, notamment comme ministre de l’Intérieur et de la Justice en pleine guerre d’Algérie. A ce titre, il avait répété « l’Algérie, c’est la France » et laissé volontairement exécuter des dizaines de militants du FLN et du PC algérien. Si une des rares promesses tenues allait être en 1981 l’abolition de la peine de mort, on ne pouvait oublier qu’il avait ce sang sur les mains.

Le passé colonialiste et anticommuniste de Mitterrand était connu de bien des journalistes et de tous les dirigeants des partis de gauche. C’est en toute connaissance de cause que les chefs du Parti socialiste l’avaient en 1971 propulsé à la tête de leur parti moribond. Quant aux dirigeants du PCF, parti qui recueillait entre 20 et 22 % des voix dans les décennies 1960-70, leur caution fut déterminante pour donner à Mitterrand l’image d’un homme de gauche. En 1965, ils l’avaient soutenu dès le premier tour de l’élection présidentielle. Espérant obtenir de nouveau des ministères, après des décennies de mise à l’écart, ils mirent au service de Mitterrand le crédit dont leur parti disposait dans les classes populaires. Pour permettre la victoire électorale de l’Union de la gauche, ils donnèrent l’habitude aux travailleurs qu’ils influençaient de « voter utile ».

Pendant toute une décennie, malgré des épisodes de rupture et de poker menteur entre dirigeants des partis de gauche, les centaines de milliers de sympathisants du PCF firent l’éloge du « programme commun de gouvernement » dans les entreprises et les régions du pays où ils étaient implantés. À travers les syndicats qu’ils dirigeaient, les associations qu’ils animaient, ils martelèrent l’idée que l’arrivée de la gauche au pouvoir allait « changer la vie ». Ce faisant, ils laissaient entendre que le sort des travailleurs ne dépendait pas de leurs luttes, mais du bulletin de vote et de l’action du politicien bourgeois qu’ils réussissaient à faire élire.

Après son élection, Mitterrand concéda quatre ministères au Parti communiste. En réalité, en acceptant la solidarité gouvernementale, les ministres communistes devenaient des otages volontaires de Mitterrand, acceptant de cautionner sa politique et de la défendre au sein des classes populaires. Leur présence amenait l’appareil du PCF et de la CGT à tenter de tuer dans l’œuf toute mobilisation des travailleurs, et même à empêcher qu’ils ne formulent leurs revendications.

Dans les premiers mois, Mitterrand prit quelques mesures qui ne coûtaient rien, ou très peu, au patronat : la généralisation de la cinquième semaine de congés, la retraite à 60 ans, le passage de la semaine de travail de 40 à 39 heures, une augmentation du smic de 10 %, dans une période où l’inflation dépassait 13 %. Mais cela ne dura pas. Dès juin 1982, il invoqua la situation économique pour instaurer la rigueur et exiger « des efforts pour le redressement national ». Les salaires furent bloqués, tandis que l’Impôt sur la fortune, établi avec force publicité, était réduit à peu de chose. Surtout, les plans de licenciements et les fermetures d’usines se multipliaient dans la sidérurgie, l’automobile, y compris dans les entreprises qui avaient été nationalisées en les rachetant au prix fort à leurs anciens propriétaires, comme les de Wendel dans l’acier.

De toute évidence, le grand patronat, les banques faisaient entendre leurs exigences et avaient l’oreille du pouvoir. Les travailleurs, eux, étaient muselés par ceux qui se faisaient passer pour leurs représentants officiels, les syndicats et partis de gauche, qui leur disaient qu’il fallait patienter et laisser faire leurs prétendus amis du gouvernement.

Pendant ce temps, Mitterrand et les socialistes devenaient les chantres de l’entreprise. Les discours sur « la rupture avec le capitalisme » furent vite remplacés par les promesses de « modérer les charges sociales et financières », par des déclarations d’amour à « l’esprit d’entreprise », la glorification de la Bourse et du profit.

Ce n’était pas que des promesses. Les aides au patronat, sous prétexte de créer des emplois, se multiplièrent en même temps que les exonérations de cotisations. Pour la population, les mesures directement antiouvrières commencèrent. La gauche inventa le forfait hospitalier, Jack Ralite du PCF étant encore au ministère de la Santé. Quelques années plus tard, elle créait la CSG, un nouvel impôt.

Dès cette époque, la gauche au pouvoir utilisa les mêmes ficelles que la droite pour semer la division parmi les travailleurs. Pour pousser des travailleurs immigrés à rentrer au pays avec un petit pécule, et limiter ainsi les plans de licenciements, elle utilisa « le chèque au retour » inventé par Giscard. Mauroy, Premier ministre, n’hésita pas à déclarer que les OS maghrébins de l’automobile, en grève pour leurs salaires dans la région parisienne en 1983, étaient manipulés par des « ayatollahs » islamistes. Quant à la promesse de Mitterrand d’accorder le droit de vote aux étrangers vivant et travaillant en France, il s’empressa de l’oublier. Pour eux aussi, l’espoir était douché !

Toutes ces attaques contre les travailleurs, portées par des politiciens qui se prétendaient leurs amis, bientôt accompagnées de discours sur la fin de la lutte de classe et sur la défense des prétendus intérêts nationaux, contribuèrent à faire perdre ses repères à la classe ouvrière. La déception engendrée par les renoncements de la gauche, et surtout les effets de la crise, la montée du chômage et de la pauvreté – l’expression « nouveaux pauvres » apparut pour désigner les perdants de cette évolution–, se traduisirent politiquement.

La gauche recula dans les urnes. Le PCF fut le premier à payer la facture de cette politique antiouvrière. Aux européennes de 1984, il n’obtint que 11,2 % des voix. C’est seulement à ce moment-là, et non à l’annonce de la rigueur, que ses dirigeants décidèrent de quitter le gouvernement, après avoir fait pendant trois ans le sale travail. La chute électorale du PCF ne cessa plus, jusqu’à arriver à 1,9 % des voix à la présidentielle de 2007. Plus grave, des dizaines de milliers de militants abandonnèrent leur engagement tandis que les effectifs syndicaux reculaient.

En parallèle, le Front national, un parti jusque-là marginal, obtint 10 % des voix aux élections européennes de 1984 et ne cessa plus de prospérer. Au glissement général des voix vers la droite, s’ajoutait le fait que de nombreux travailleurs, démoralisés et déçus par la gauche, se tournaient vers l’abstention.

Quarante ans après, les dirigeants des partis de gauche, du PS mais aussi du PCF, osent sans honte célébrer la présidence de Mitterrand comme une grande époque d’avancées sociales. Comment pourraient-ils retrouver un avenir politique sans tenter de faire oublier que, lors de leurs passages successifs au pouvoir, ils se sont montrés les meilleurs défenseurs du système capitaliste en reniant toutes les promesses faites à leur électorat populaire ?

Xavier LACHAU